Jeudi matin, la ville est recouverte de neige et le lac même en partie gelé. Nous nous rendons à l'Espace Lac pour notre premier film de la journée qui est, comme la veille, un film autrichien en compétition où l'on retrouve de nouveau le thème de la maternité. Cette fois c'est Mother's Baby de la réalisatrice Johanna Moder. On suit une jeune femme cheffe d'orchestre qui consulte avec son mari une clinique spécialisée car elle n'arrive pas à avoir d'enfant. Le traitement fonctionne, elle est enceinte et rayonnante. Mais l'accouchement se passe mal et la voilà séparée de son bébé pendant plusieurs jours. Quand elle le retrouve, elle doute et n'arrive pas à se réjouir de sa maternité.
Le hasard veut que j'ai écouté un podcast cette semaine où une jeune mère racontait une expérience très similaire où elle n'arrivait pas à se convaincre que son nouveau né était bien le sien. Dans la réalité, c'était évidemment son enfant mais dans le film le doute s'installe. On ne sait pas si c'est la mère qui devient folle ou si elle a raison.
Tout devient étrange, le nouveau né est filmé dans toute sa bizarrerie, chacune de ses réactions est scrutée par sa mère qui n'arrive pas à s'attacher à lui, à accepter ce nouvel état, à supporter d'arrêter de travailler et de laisser passer des opportunités professionnelles. On voit aussi l'attitude faussement bienveillante et condescendante du personnel médical de la clinique, en particulier le médecin et l'étrange sage-femme (jouée par l'actrice de la veille qu'on a donc vu réaliser 2 accouchements dans 2 films différents). Certains festivaliers reprochent au film de ne pas être assez fantastique, le vrai "fantastique" n'arrivant qu'à la toute fin et de façon assez suggérée. Mais pour moi, le fantastique passe aussi par le traitement, l'ambiance, l'étrangeté. Ici on est en permanente dans le doute, dans la folie, c'est bien l'esprit d'un film fantastique. Je sors en ayant beaucoup aimé la séance.
On a le temps de rentrer rapidement déjeuner avant de revenir à l'Espace Lac pour le 5ème film de la compétition, The Weed Eaters du néo-zélandais Callum Devlin. C'est le 7ème film que nous voyons et le premier qui ne parle pas de maternité ! C'est une production à petit budget assez barrée d'humour horrifique et gore. On suit 2 couples d'amis qui décident de fêter le nouvel an dans une sorte de grange abandonnée louée pour l'occasion. Ils sont un peu nuls, pas très bien organisés et leur principal projet est fumer du cannabis en continu. Ils sont ravis quand ils tombent sur un vieux pot plein de hash. Les ennuis commencent quand le loueur meurt accidentellement et qu'ils découvrent que la drogue leur donne le goût de la chaire humaine. La nullité des personnages rendus lents par la drogue et ne prenant que de très mauvaises décisions est ce qui rend le film drôle. Le concept est poussé de façon intéressante plein d'humour absurde et avec de jolis moments gores.
Ensuite, nous prenons une petite pause goûter au Neptune avant de nous rendre à la séance au Casino pour Vieja Loca, film hors compétition de l'argentin Martín Mauregui. C'est une excellente surprise ! Peut-être mon préféré du festival. Un homme rend service à son ex et va s'occuper de sa vieille mère pour une soirée, dans une grande maison un peu décrépie. Seulement la vieille dame n'a plus toute sa tête et confond son gendre avec son ancien amant. Elle le séquestre en l'attachant à un fauteuil et lui rappelle leur passé criminel. C'est très drôle dans un genre humour noir et sanglant. Le gendre, très bel homme serviable et poli, subit tout ce qui lui arrive le plus dignement possible, essayant de ramener sa belle-mère à la raison et désespérant de sa situation de plus en plus critique. Le personnage de la vieille femme est très bien fait, à la fois vulnérable et dangereuse, touchante même dans ses pires moments. Derrière son humour grinçant, le film prend son sujet au sérieux. Il parle de la vieillesse et de la démence mais aussi de la violence, celle commise par la vieille dame dans le contexte de la dictature Argentine et celle qu'elle a subit de son atroce ancien amant tortionnaire. Je trouve en particulier la scène de fin très jolie.
Après ce film, nous nous rendons directement à l'Espace Lac pour le 6ème film de la compétition : The Thing with Feathers du britannique Dylan Southern. Je vais avoir du mal à émettre un jugement sur ce film car il me touche, ou me traumatise plutôt, d'une façon trop personnelle. Dans la première scène du film, on voit l'acteur principal Benedict Cumberbatch en costume noir sur un canapé avec un visage défait. En face de lui, deux petits garçons d'environ 6 ou 7 ans et il leur dit tristement "Vous avez été très bien". Et là je comprends : sa compagne, la mère des enfants, est morte, ils étaient à son enterrement. On va donc passer tout le film à voir le deuil d'un père et de deux petits garçons de l'âge de mon fils suite à la mort soudaine d'une femme qui devait avoir mon âge. C'est juste trop pour moi, surtout quand il s'agit des enfants. Voir deux petits dans la douleur de la perte de leur mère est une expérience trop intense et je passe tout le film crispée sur mon siège, en larme. Je supporte un peu mieux le deuil du père car il faut dire que mon compagnon ne ressemble pas vraiment à Benedict Cumberbatch (sorry) et n'a pas du tout le caractère du personnage principal : il se débrouillerait un peu mieux, au moins sur le plan matériel. Mais tout ce désespoir est quand même extrêmement lourd et difficile à supporter. Le père est dépassé et ça, en tant que parent, je m'identifie complètement. Malgré mon état, je vois tout de même que le film est très beau. Il y a un personnage de corbeau (élément fantastique justifiant sa présence ici) né de l'imagination du père qui vient à la fois tourmenter et accompagner cette famille en deuil. Mais c'est un film sur le désespoir, sur le noir profond de la tragédie. Je ne peux le conseiller que si vous êtes préparés psychologiquement et peut-être pas si vous êtes un parent dans une situation ressemblant à celle du film.
Enfin, nous enchaînons avec un film tout à fait différent. Il y a 3 ans, Eduardo Casanova gagnait le grand prix avec La Pietà, que j'avais beaucoup aimé. On retrouve son style unique et déjanté dans son nouveau film Silence, présenté cette fois hors compétition. Comme pour le précédent, il crée un univers visuel tout à fait excentrique, à la fois kitch et splendide. Mais au delà de la forme, le réalisateur arrive à vraiment explorer son sujet. C'est un film qui parle de vampire, de maternité, de lesbianisme, de la peste, du sida, de coming out et de tolérance, oui tout ça à la fois, avec beaucoup de fantaisie, d'humour, de grand guignol, mais tout en prenant son histoire et ses personnages au sérieux. J'aime beaucoup et la scène finale du baiser flamboyant entre les deux femmes est particulièrement belle.
Nous rentrons ensuite à travers la petite ville gelée, il nous reste encore 2 jours.