7 août 2016

Les chèvres sauvages du Valhalla

Ma motivation pour me rendre au Valhalla Provincial Park est relativement futile. Quelques temps avant le début de notre voyage, Leigh et Spring, que nous avons vus à Squamish, ont posté des photos d’eux entourés de chèvres sauvages au sommet d’une magnifique  montagne. Depuis, mon désir enfantin de voir des animaux sauvages me pousse à tenter l’aventure. Je n’ai que très peu d’informations : rien ne mentionne ce parc dans le guide gratuit du Kootenay récupéré à Vancouver. Je ne sais même pas si une randonnée d’une journée suffit à grimper là haut et si c’est à ma portée. J’ai récupéré sur le web un pdf décrivant les différents chemins de randonnées du parc, mais sans cartes et dont les informations à la fois trop spécifiques mais pas assez précises ne font pas beaucoup de sens…

Dans tous les cas, je n’ai rien à perdre. On ne verra peut-être pas de chèvres mais on s’en sortira bien et on fera « quelque chose ». C’est ainsi qu’après 4 heures de route dans cette belle région du Kootenay, nous arrivons le samedi soir dans la petite ville de Slocan. Elle se trouve à la pointe sud du parc et c’est de là que semblent partir les randonnées. J’espérais un centre d’information ou un truc du genre, je me retrouve devant un grand panneau marqué « Valhalla » et quelques cartes floues… La ville elle-même est formée de quelques rues en quadrillage semées de maisons espacées et s’ouvrant sur un long lac. C’est le Slocan Lake qui marque la frontière est du Valhalla Provincial Park.

Il y a un camping et il est plein. Il faut dire qu’on est zu milieu d’un long week-end. Il a été réservé pour une réunion de famille… À la loge du camping, où il n’y a personne, on récupère cependant un prospectus avec un plan pas très précis décrivant 3 ballades partant de Slocan. Parmi celles-ci, une se nomme « Gimli Peak ». Je reconnais tout de suite que c’est celle que je veux faire. Elle est indiquée comme « moderare », 9km aller-retour et quelques plus de 2000 pieds de dénivelé. Seb lance d’une voix lacunaire « c’est mort ». Extrêmement vexée, je lui fais remarquer que ce sont des pieds et non des mètres et que d’abord, c’est moi qui décide ce que je peux faire ou non. Après conversion, on trouve 750 mètres : c’est difficile mais c’est possible…

Avant de partir en randonnée, il faut trouver à se loger. Nous reprenons la route et montons au nord de Slocan où quelques autres petites villes sont posées le long du lac. Nous mettons du temps à rejoindre la prochaine, Silverton, car nous sommes pris d’un seul coup dans une averse mêlant pluie et grêle et qui dure bien 10 minutes… La pluie a cessé quand nous arrivons, le lac réapparaît dans la brume  et les maisons fleuries sont toutes luisantes de leur récent arrosage. Il y a un camping et on rencontre le gérant : il pourrait nous offrir un emplacement pour une nuit mais pas deux car un grand groupe a réservé pour le « festival » à partir de demain. À New-Denver, ce sera plein, mais il nous conseille de monter jusqu’à Rosebery où il restera peut-être quelque chose. Sinon, on peut revenir chez lui pour au moins avoir un emplacement ce soir.

Nous suivons donc son conseil et continuons vers le nord, dépassons New Denver et arrivons à Rosebery. Nous suivons un panneau « campground » pensant trouver celui du Provincial Park indiqué dans mon guide. Nous arrivons sur un petit terrain où sont installés tout un tas de camping-cars. Il n’y a aucune information. Dans un coin : une sorte de grange pleine de fourbi, et aussi, des emplacements libres. Ce n’est clairement pas le Provincial Park… On se renseigne auprès d’un résident. Il nous pointe la caravane de « Tim », s’il n’est pas là c’est qu’il va bientôt revenir. En attendant, on peut se mettre où on veut. C’est ce que nous faisons : nous trouvons un très joli emplacement en lisière de forêt avec un petit tapis d’herbe pour la tente  (c’est mieux que les graviers). Notre voisin est un vieux routard sympathique qui parle avec nostalgie de son voyage à Paris. Les autres locataires ont l’air du même genre.

Alors que nous montons la tente, nous rencontrons le fameux Tim qui nous salue chaleureusement. Il semble être le propriétaire de ce « resort » auto-proclamé et légèrement foutoir bien que très agréable… À 10 dollars la nuit, le rapport qualité-prix est largement gagnant. À peine nous sommes nous installer que la pluie revient. Pour nous occuper, nous continuons alors notre errance le long de la route du lac. Entre les averses, la vue orageuse des montagnes au dessus de l’eau est à couper le souffle.

Tout d’abord, nous nous rendons à New Denver pour faire quelques courses. Nous rencontrons un couple de français qui habitent à Kimberley et connaissent d’ailleurs le guide français du rafting !  Ils viennent de passer une semaine en vacances à se balader sur le lac de camping en camping  (la plupart des campings sont de l’autre côté du lac, accessibles uniquement en bateau). Ils évoquent un festival de jazz ce qui fait écho au festival mentionné par le gérant du camping à  Silverton : nous décidons d’aller voir.

La ville de Silverton paraît bien calme et il n’y a pas de jazz en vue. J’ai même du mal à voir où pourrait avoir lieu le festival car il n’y a vraiment pas grand chose ici… Les maisons semblent dormir dans leurs jardins fleuris et le lac se repose de la pluie. L’eau est si claire et attirante que nous retournons à la voiture chercher nos maillots pour nous baigner. Au retour, nous croisons enfin quelqu’un : elle nous confirme que le festival existe et nous donne de vagues indications sur où trouver des informations. En fait, nous ne trouverons jamais aucun affichage, aucune annonce de ce festival. Le lendemain, quelqu’un nous dira qu’il ne commence que lundi et nous quitterons donc le lieu sans avoir entendu le moindre jazz…En attendant, nous retournons dîner au camping. Ce soir, Seb se lance dans de la grande cuisine : des coquillettes « carbonara » (comprenez un jaune d’oeuf, du fromage et du pepperoni). C’est le plus grand degré de gastronomie que nous ayons atteint en camping ! 

Le lendemain, nous nous préparons tôt  pour  notre grande randonnée. Nous allons vers le Gimli Peak même s’il reste beaucoup de points d’interrogation. J’ai une vague idée de l’endroit où se situe le début de la balade mais c’est à peu près tout. Nous savons qu’il est question d’une certaine route : la possibilité de prendre cette route sans 4×4 n’est pas très claire. Par ailleurs, on nous a parlé de « short hike » mais mon dépliant indique 9km ce qui n’est pas si short…Le dépliant ne mentionne d’ailleurs pas la route…

Enfin bon, nous roulons jusqu’à Slocan et suivons les indications « Valhalla » qui semblent aller dans la bonne direction et nous voilà en effet sur une petite route de graviers qui monte dans la montagne. Les français nous ont dit qu’ils ne pensaient pas qu’on pouvait monter cette route sans 4×4 mais Tim du camping était plus optimiste. Le pdf que j’ai telechargé  (et qui maintenant que je suis dans le parc fait un peu plus de sens) évoque une « rough road » et « high clearance vehicle 4×4 advised ». Comme je l’ai dit, le dépliant ne mentionne rien du tout. Déjà, nous découvrons qu’il faut rouler 25 kilomètres. Heureusement, au départ, aucun problème et nous avançons donc : advienne que pourra ! 

C’est seulement lorsque nous arrivons dans les hauteurs que la route devient plus difficile. Il y a quelques gros cailloux, des trous un peu plus importants. Nous continuons, espérant se rapprocher du début de la balade. Alors que nous pensons être proches, nous arrivons sur une grande pente où est arrêtée une autre voiture, non 4×4. Un couple sort : ils sont en fait en pleine marche arrière n’ayant pas réussi à grimper la pente et ayant donc décidé de partir à pied… D’après leur GPS, le début de la randonnée devrait être dans 2km.

Nous observons la pente à notre tour : elle est très raide et surtout bien défoncée. De peur de rester coincés, nous nous arrêtons là nous aussi et préparons nos affaires. Il est 10h, nous prenons quelques provisions pour ce midi, de l’eau, un pschit à ours, les vestes et de la crème solaire. Et nous voilà partis. La route est jolie, nous sommes entourés de forêt et de beaux pics rocheux se détachent sur le ciel. Il semble que ce soit notre but bien qu’ils paraissent très loin (en fait, on monte sur un pic un peu plus proche mais que l’on ne voit pas). La route monte mais, en ce début de journée, je ne m’en sors pas trop mal… Le seul problème, ce sont les gros taons qui nous poursuivent.

Après un moment, nous croisons l’autre couple dépité qui a décidé de faire demi-tour. Je comprends ce qui les a découragé : la route prend un tournant en épingle et semble partir dans la mauvaise direction… Bon, nous avons de quoi marcher une journée et rien à perdre : nous continuons. Le GPS de Seb indique que nous avons déjà fait deux kilomètres. En plus, le taon qui nous embêtait nous a laissé pour l’autre couple !

La route est barrée d’un gros rocher tombé de la falaise, ce qui rend le passage difficile pour les véhicules. C’est indiqué sur mon PDF ! D’après ce que je comprends, nous sommes à 2km du départ. D’ailleurs, nous croisons deux jeunes femmes en 4×4 qui en reviennent et nous confirment l’information. Nous repartons motivés. Cependant, la nouvelle orientation de la route n’est pas à mon avantage. Le soleil me fait face et, même avec mon chapeau, je souffre de la chaleur. Il n’y a pas d’ombre; j’ai l’impression de bouillir. Je voudrais me jeter dans les fourrés juste pour être au frais. Mais je continue, douloureusement. Je repense à l’eau fraîche de la rivière à Kimberley, à la douce sensation quand on plonge dedans. Quand enfin nous croisons un court d’eau, je me precipite pour mouiller mon chapeau, mes vêtements, ma tête dans le torrent. Rafraîchie, je vais mieux et, alors que je remonte, un 4×4 s’arrête. Ils sont en route pour la balade et nous proposent de nous déposer. Il ne reste qu’un dernier kilomètre mais c’est déjà ça ! Ce sont des canadiennes, originaires du coin mais qui n’ont jamais pris le temps de monter là-haut.

Et donc enfin, nous voilà au début de la randonnée. Plusieurs 4×4 sont garés, leurs roues protégées par des grillages pour se empêcher porc-épics de les grignoter (visiblement friands de caoutchouc). Le panneau de départ indique 3.5 km (donc 7 aller-retour et non 9) et 750 mètres de dénivelé. Je sais ce qui m’attend, je me lance en connaissance de cause.

Requinquée par le torrent et la pause en 4×4, je commence très en forme. Au début, le chemin est plat jusqu’à ce que l’on traverse une petite rivière  (le même torrent que tout à l’heure, je suppose) puis les difficultés commencent. Nous sommes dans la forêt et nous montons, nous montons et nous montons encore. Je sens mes forces diminuer, les signaux de mon corps qui s’affolent  (j’ai faim, j’ai soif, je veux m’arrêter, je suis essoufflée) mais je ne veux pas faire de pause pour l’instant : je veux d’abord monter le plus possible. La forêt semble interminable, je voudrais qu’on en sorte, qu’on soit dans les hautes prairies. Après chaque montée, une nouvelle montée. Il faut que mon esprit rationel fasse un effort constant pour calmer la pensée qui m’assaille : « ça ne s’arrête jamais, ça continue pour toujours, ça monte éternellement. Non ! Ce n’est pas possible, on va sortir de la forêt, on va arriver au sommet, je peux le faire. » Nous avons fait une courte pause mais les moucherons nous empêchaient de rester trop longtemps : je n’ai fait que boire et grignoter un peu. Seb marche derrière moi pour ne pas partir trop en avant et s’ennuie assez de mon rythme de plus en plus lent. Il me surnomme « one step, one stop ». Ce n’est pas complètement vrai : je lui fais remarquer que je souhaite vraiment m’arrêter à chaque pas et que de ne pas le faire me demande un réel effort. En moyenne, je tiens 6 ou 7 pas, puis je respire et je regarde la nouvelle montée qui s’offre à moi, encore une, encore une. Mes jambes vont bien, ce n’est pas le problème, mais elles doivent tirer mon corps de plus en plus récalcitrant. La forêt s’est quelque peu éclaircie, laissant apparaître les montagnes. Il y a moins d’insectes. Nous nous arrêtons pour manger sur une large pierre plate.

Il me faut plusieurs minutes pour me remettre avant de pouvoir même commencer à manger. Cependant, le nourriture me fait du bien, je sens littéralement mon corps se réveiller. Jamais un sandwich oeuf-fromage ne m’a semblé si bon (je nous félicite d’avoir eu cette idée géniale de faire des oeufs durs). Restaurée, reposée, je peux repartir.

Je me sens mieux et mon rythme est meilleur  (il pouvait difficilement être pire). Par ailleurs, la forêt laisse enfin la place à la végétation moins dense des hauteurs, ce qui me donne l’espoir de voir un jour le sommet. Nous longeons une pente raide qui semble se précipiter vers la vallée. Pour une fois, ce n’est pas toujours à cause de moi que Seb s’arrête mais parce qu’il a le vertige. La montée est encore assez pénible. Je ne me sens pas trop fatiguée mais l’effort et l’altitude rendent ma respiration difficile. J’ai parfois la tête qui tourne.

Et puis, les voilà, d’un seul coup : les chèvres. Le pic rocheux du Gimli est maintenant visible, dressé telle une voile sur la prairie rocailleuses où les bêtes paissent dans le vent. Le chemin passe au milieu d’elles. Je m’assois là, elles sont ma récompense : ces chèvres au long pelage blanc qui me regardent d’un air blasé. On ne peut pas monter en haut du pic (c’est un mur) mais on peut monter encore un peu. Je suis Seb qui marche au loin dans les cailloux. Parfois je me retourne pour voir l’immensité qui m’entoure, les montagnes bleues à l’horizon. J’entends le cri aigu des écureuils des prairies et j’en vois parfois un ou deux filer vers leurs trous dans l’herbe. Seb est au pied d’un large névé et me fait signe : « est-ce qu’on s’arrête là ? ». Non, je lui montre un passage à travers la neige et une petite crête, de là-haut on verra l’autre versant.

Pour atteindre le névé, il faut déjà  marcher sur un petit tas de neige et escalader quelques rochers. Mon pied s’enfonce dans un trou ce qui me fait légèrement trébucher et m’écorcher la main. Ce n’est rien mais cette simple perturbation me force à m’arrêter quelques minutes, bon indicateur de l’état de tension de mon corps et de ma respiration. Je reprends prudemment mon ascension, assurant chacun de mes pas dans la neige trompeuse.

Me voilà au sommet. La sensation qui m’envahit doit ressembler à celle d’un coureur de marathon en fin de course. Je l’ai fait !  Je suis en haut ! Cela semblait impossible et pourtant je suis là. La vue qui s’offre à moi est l’une des plus époustouflante du voyage  (et pourtant !). C’est un monde de glace et de roches, un ciel gris et contrasté, une peinture abstraite faite de traits noirs, blancs et argents. Tout au fond, entre les montagnes, s’étend une vallée sauvage d’un vert sombre. Autour de nous, sont installées les quelques tentes des courageux qui viennent passer la nuit ici. Une chèvre sautille entre les rochers.

Épuisée, je m’ecroule dans un coin. Je rêvasse sur mon sommet… Il faut plusieurs minutes avant que le froid ne m’atteigne mais ensuite le vent glacé est bien réel. Nous entamons la descente, prudents sur la neige pour ne pas finir sur les fesses. Difficile d’imaginer qu’il y a quelques heures, je souffrais de la chaleur et me passais la tête sous un torrent.

La pluie commence à tomber alors que nous disons au revoir aux chèvres. Nous passons à nouveau par les pentes vertigineuses puis retrouvons la forêt. Je me sens beaucoup mieux qu’à la montée bien que la descente soit elle aussi interminable. Nous arrivons en bas en même temps qu’un couple d’américains qui nous dépose à la voiture. En voyant la distance, je suis assez impressionnée par ce que nous avons parcouru avant même de commencer la balade officielle. Nous avons marché en tout 11km avec un dénivelé d’au moins 1000 mètres. Quand, enfin, nous retournons dans la vallée, nous trouvons le seul restaurant ouvert : le Valhalla Inn à New Denver et nous asseyons, épuisés, attendant patiemment nos plats. Il fait déjà nuit quand nous retrouvons la tente pour notre dernière nuit de camping.

Le lendemain, il nous faut tout replier pour la dernière fois. Dans la voiture, les affaires de camping s’étalent dans la valise ouverte. Sur les sièges et à l’avant sont posés divers vêtements, maillots, serviettes mis à sécher. Les sacs de provisions, bientôt vides, s’entassent dans le coffre. J’ai des bleus sur les jambes, des écorchures sur les bras, des tâches de rousseur sur la peau, beaucoup de boutons de moustiques et mes cheveux forment une crinière poussiéreuse autour de mon visage. C’est la fin de 14 nuits de camping. Aujourd’hui, nous repartons vers Vancouver. À Kelowna, à mi-chemin, nous trouvons par miracle une chambre dans un joli B&B au bord du lac. Nous profitons du Canada une dernière fois avant de retrouver notre vie urbaine…

5 août 2016

Whiteswan Lake et Kimberley

Dès que nous sortons du parc national, nous retrouvons les marques de l’activité humaine. La forêt autour de nous semble moins sombre, moins sauvage, moins inquiétante. Elle laisse la place à des champs, à des pâturages, à quelques habitations. Cependant, après quelques kilomètres, nous quittons la route principale pour nous enfoncer à nouveau dans la montagne. Les habitations et les champs disparaissent, ne reste que la forêt le long de la pente abrupte que nous longeons. Bientôt, nous ne sommes plus sur du goudron mais sur des graviers. Le ciel, d’un beau bleu estival dans la vallée, s’est maintenant couvert de nuages bas qui semblent couler sur la montagne.

Nous sommes dans le Whiteswan Lake Provincial Park. On trouve des Provincial Parks dans toute la région. De tailles variables, en général moins impressionnants que les National Parks, ils sont aussi moins touristiques et plus tranquilles. Pas besoin de payer un droit d’entrée, très peu d’installations touristiques : pas d’hôtels et rien qui ne ressemble à l’Icefield center. Souvent on y trouve un ou plusieurs campings publics, à la fois très simples et très agréables.

C’est le cas au Whiteswan Lake. Après un long moment, la route rejoint un beau lac de montagne où l’on trouve un premier camping. Il reste de la place, mais nous décidons tout de même de continuer car plusieurs autres sont indiqués. Les nuages se sont transformés en pluie. Sous l’averse, nous passons un camping complètement vide au bord d’une rivière avant de rejoindre un second lac encore plus vaste que le premier. C’est au bord de ce dernier que nous décidons de nous installer. Certains emplacements ont carrément leur petite plage privée, ce n’est pas notre cas mais nous sommes tout près. Nous attendons dans la voiture que la pluie cesse.

Enfin, après peut-être une demie-heure, nous pouvons sortir dans l’air encore humide et planter la tente. C’est la fin de l’après-midi et le soleil réapparaît. Seb décide d’aller courir, moi, je vais me baigner. L’air est doux et l’eau légèrement fraîche sans que cela ne soit désagréable. Il est difficile d’entrer car les pieds s’enfoncent dans la vase presque jusqu’au genou, je me mets vite à nager. Quel plaisir, quelle quiétude… Je suis seule dans l’eau, parfois un canoë vogue au loin. Je nage vers les eaux profondes, entourée par les montagnes, m’éloignant de la rive sans que celle d’en face ne semble se rapprocher pour autant. Je nage longtemps avant de retourner à la tente où Seb me rejoint bientôt. Malgré la pluie récente, il arrive (non sans difficultés) à lancer un feu qui prend assez bien pour entamer la très grosse bûche que nous traînons avec nous depuis Tofino. C’est notre dernière bûche et ce sera, en fait, la dernière fois que nous faisons du feu ! C’est aussi la dernière fois que nous passons une nuit vraiment fraîche…

Le lendemain, nous quittons le Whiteswan Lake. Nous n’irons pas nous promener autour de ses eaux calmes, ni passer une nuit dans le petit camping isolé, accessible uniquement à pied, que Seb a découvert dans sa course… Avant de quitter le parc, nous nous arrêtons à flanc de montagne et descendons le petit chemin qui nous mène aux Lussier Hot Springs.

La rivière coule en contre-bas de la route. La source jaillit d’un rocher et de petits bassins ont été aménagés avec les roches alentours. L’eau chaude et souffrée descend pour se mêler finalement avec celle, glacée, du torrent. La température des bassins varie en fonction du mélange des deux eaux : on peut passer du brûlant, au tiède puis froid. Les amateurs d’eau vive, comme moi, peuvent rejoindre le courant venu des montagnes et se « rafraîchir » dans son flux glacé. Le soleil descend dans la vallée, donnant à l’ensemble du tableau des allures de petit paradis. Installés sur les rochers, baignant dans l’eau tiède au soleil, admirant la forêt et la rivière sauvage, il nous est difficile de nous arracher de ce lieu idyllique pour reprendre la route…

La deuxième moitié de notre voyage est maintenant bien entamée mais il nous reste cependant quelques jours avant de devoir repartir vers Vancouver. Nous les passons dans la région du Kootenay dont j’ai récupéré un guide à l’office du tourisme de Vancouver. Notre étape pour les deux prochaines nuits est la petite ville de Kimberley, à une heure au sud de là où nous sommes.

Nous arrivons en fin de matinée, l’unique camping nous a été indiqué au centre d’informations de la ville. Il est très grand, s’étalant en terrasse sur tout un pan de collines. Les étages supérieurs sont entièrement occupés par des familles en camping-car ou caravanes et des grosses tentes. Il reste de la place pour nous tout en bas, dans la partie « unserviced » du camping : il n’y a pas d’électricité, il faut prendre la voiture pour aller à la douche et marcher un peu entre la place de parking et l’emplacement de la tente. C’est parfait : cette partie du camping est vide et calme, notre tente trône seule au coeur d’une jolie pinède et la rivière coule juste en bas. D’ailleurs, dès que nous sommes installés, nous allons nous y baigner. L’eau est froide mais pas aussi glacée que ce matin, aux sources chaudes. Il faut lutter un peu dans les cailloux ce qui me plaît toujours beaucoup.

Plus tard dans l’après-midi, nous retournons vers Kimberley. Pour les villes et villages, l’Amérique du Nord n’a pas le charme de l’Europe. On ne trouve pas toujours de centre, les villages ressemblent parfois plus à des zones commerciales, à des suites d’entrepôts… Ou alors, on tombe dans le « kitch Disney Land » ce qui n’est pas mieux. Cependant, on peut reconnaître que Kimberley fait un certain effort qui classe la petite ville dans les rares « mignonnes ». Il y a un centre avec des rues piétonnes et de jolies boutiques, un certain charme. L’hiver, c’est une station de ski et elle jouit donc d’une jolie situation touristique, au coeur des montagnes. Il semble d’ailleurs que l’ensemble de la ville soit pris d’une hallucination collective, pensant être au sud de la Bavière ou même en Autriche : on trouve de l’Apfel Kugel, une Mozart Inn, un coucou qui yodule… De nombreux panneaux sont en allemand et les petites maisons en bois semblent s’inspirer de ce coin du monde. Après discussion, cela viendrait de l’origine des premiers migrants mais c’est surtout maintenant un jeu touristique. Nous nous baladons dans le petit « farmer’s market » où nous pouvons acheter divers mets. Nous errons aussi à la recherche d’un nouveau matelas pour Seb, le sien étant percé (on n’en trouvera pas, et Seb se contentera d’une épaisseur de serviettes et couvertures pour les dernières nuits). Enfin, nous dînons le soir au restaurant avant de rentrer dans notre pinède.

Le panneau habituel qui avertit les conducteurs que des animaux risquent de traverser ne me semble pas suffisant sur la route qui mène au camping : il faudrait prévenir que ça arrive à chaque fois ! Nous croisions systématiquement une ou plusieurs biches. D’ailleurs, dans le camping lui même, on trouve plusieurs panneaux indiquant la présence de biches et de faons et nous interdisant formellement de les nourrir ou de nous en approcher. Nous en croisons une tandis que nous nous promenons au bord de l’eau en attendant le soir. Elle broute dans les buissons sans s’occuper de nous plus que nécessaire. La nuit est en train de tomber, nous marchons au bord de la rivière dans la forêt fleurie pleine de baies multicolores…

Le lendemain, le programme est déjà fixé : nous avons réservé une sortie en rafting sur la rivière. Depuis le début du voyage, l’eau vive écumant sur les rochers m’attire. J’ai justement choisi de m’arrêter à Kimberley car la photo d’illustration dans le guide représentait une baignade dans une rivière. Je n’ai pas beaucoup hésité devant le prospectus du rafting, trop heureuse qu’il reste des places. Le rendez-vous n’est qu’à 13h, nous profitons tranquillement de notre matinée : je lis à l’ombre des pins pendant que Seb va courir au bord de la rivière.

Nous voilà à 12h45 devant la petite boutique de pêche à la mouche qui propose les sorties en rafting. Un bus nous emmène avec le reste du groupe jusqu’au point de départ. Là bas, nous enfilons chaussures spéciales, gilets de sauvetage et casques avant de monter dans les bateaux.

Un bateau de rafting est une sorte de grosse bouée gonflable qui accueille environ une dizaine de personnes. Nous sommes aujourd’hui quatre bateaux et donc quatre guide : un par bateau. L’un des guides est d’ailleurs français et il semble un peu étonné de croiser des compatriotes. Nous partageons notre embarcation avec deux familles canadiennes qui se connaissent ainsi que plusieurs autres participants  (ils font partie d’un grand groupe). Tout le monde est complètement débutant. C’est visiblement la sortie d’introduction, familiale et accessible à tous. Vues nos prouesses en bateau, c’est sans doute mieux.

Notre guide est chilien, il enchaîne les étés entre les hémisphères. Il nous explique les instructions de base avant de partir : pagayer vers l’avant, vers l’arrière, rentrer dans le bateau. C’est assez simple même pour des boulets comme nous. Il n’y a jamais à ramer très longtemps car on se laisse souvent porter par le courant. Le guide maîtrise complètement l’embarcation, ses instructions sont claires et précises. D’ailleurs, nous comprenons rapidement qu’il est le « chef des guides », visiblement plus expérimenté que les trois autres.

La balade commence doucement, la rivière est plutôt calme. Le grand jeu consiste à faire des batailles d’eau entre les bateaux ce qui plaît énormément aux enfants. Les deux qui sont sur notre embarcation sont en charge d’un pistolet à eau géant et s’en servent à loisir. Parfois nous nous arrêtons dans des coins assez profond pour que l’on puisse sauter du bateau et nager. Un beau rocher qui nous sert même de plongeoir. Plus tard, nous passons par des rapides plus intéressants et ils nous donnent l’occasion d’aller nager dans le courant. Pour moi qui adore l’eau, c’est un vrai régal et les quelques heures que durent la balade sont trop courtes (j’aurais bien pris la journée entière plutôt que la demie-journée si elle avait été disponible). Nous passons devant la plage du camping et, peu de temps après, rejoignons le point d’arrivée et sortons de l’eau…

La fin de l’après-midi s’écoule tranquillement au bord de la petite piscine du camping. Puis nous  retournons en ville pour dîner. Le soir, alors que nous sommes installés devant la tente, une biche vient nous saluer..

2 août 2016

National Parks 2

Après deux nuits, nous quittons notre « overflow campground » et reprenons la route. Nous dépassons Jasper, puis le mont Edith Cavell en descendant vers le sud. Nous sommes sur la célèbre Icefield Road qui relie Jasper à Banf. Des deux côtés de la route, la forêt impénétrable forme une couverture sombre qui monte vers les sommets. Un ours noir apparaît de derrière les fourrés et traverse à quelques mètres devant nous. Souvent, nous longeons des rivières houleuses dont les eaux ont gardé la couleur laiteuse de la glace. Enfin, après environ une heure de route dans ce paysage sauvage, nous voilà au pied des deux impressionnants glacier Athabasca et Saskatchewan. Leurs langues de glaces descendent jusque dans la vallée. Leurs sommets immaculés font rêver les aventureux.

Nous campons juste en face du glacier, il est encore tôt et nous trouvons facilement de la place. L’air est froid et sec, le soleil caché derrière les nuages. Après avoir déjeuné et monté la tente, nous avons encore tout l’après-midi devant nous et partons en randonnée. Nous entamons la montée du mont Wilcox dont le départ se situe très près du camping. Il fait face aux deux glaciers et promet donc de très jolis points de vue.

Le début de la balade ressemble assez à la précédente. Nous sommes dans une belle forêt de conifères. Au sol, poussent de hautes fleurs colorées et d’étranges champignons. Nous montons ainsi jusqu’à arriver au bord de la falaise. En contre bas : notre camping que nous ne faisons que deviner, puis la route et en face, les glaciers…

Bientôt, nous dépassons la forêt et, comme la veille, atteignons les hautes prairies balayées par les vents. La falaise est déchirée par un torrent que nous surplombons en montant doucement. L’endroit où nous sommes ressemble à un large plateau. On pourrait se croire en Islande, ou même en Irlande si on ne regarde pas le glacier. Le sol est fait de mousse, de fleurs et de roches couvertes de lichen. Petit à petit, la vue s’étire autour de nous en des étendues de montagnes à l’infini. Mes yeux se portent constamment vers le sommet du glacier Athabasca, beaucoup plus visible que depuis la vallée, sa neige éternelle, comme un lit de coton, me fait rêver.

Nous ne voyons pas de marmottes mais de gros écureuils bruns aux reflets roux, au museau court orné de petites oreilles rondes. Ce sont des écureuils des prairies. Ils ne grimpent pas dans les arbres mais se cachent dans des trous sous la mousse. Ils sortent leurs petites têtes amusantes et poussent des cris aigus. Nous avons atteint le torrent en amont, avant qu’il ne commence sa dégringolade à travers la falaise. Sur le plateau, l’eau transparente paraît presque immobile. Nous le traversons facilement en marchant sur quelques cailloux. Le chemin nous mène au sommet d’une petite crête d’où nous admirons à nouveau les glaciers et autres montagnes aux alentours. Le plateau continue encore loin, il semble que l’on pourrait marcher des jours entiers. Sur notre droite, si près mais si loin, la pointe acérée du mont Wilcox nous surplombe avec ses pentes de terre poudreuse. Mais il se fait tard, la randonnée que nous avons prévue se termine ici et nous prenons le chemin de la descente.

Avant de retourner au camping, nous allons faire un tour à l’Icefiel Center tout proche, où j’avais l’espoir de trouver des informations utiles. Lorsque nous entrons dans le bâtiment, nous sommes assaillis par une musique lénifiante accompagnée de photos louant « l’expérience unique » du glacier et du National Park. En fait, tout le but du lieu est de nous vendre des attractions diverses à prix d’or, comme le petit bus qui monte sur la glace, billet que l’on peut coupler avec le bateau sur le lac de Banf et le téléphérique. Ce genre de commercialisation du parc me rappelle Edward Abbey et son Desert Solitaire, je ne suis pas sûre qu’il aurait apprécié l’Icefield Center… Nous, on n’en tire pas grand chose à part une photo entre un faux ours et un faux caribou. En tout cas, je n’y trouve aucune information utile…

De retour à notre modeste campement, nous faisons grésiller un feu pour nous réchauffer. L’air est sec et les flammes prennent rapidement. Même lorsque la pluie froide commence à tomber, mouillant notre dîner, le feu lui résiste bravement. Cachés sous nos imperméables, nous buvons nos nouilles chinoises en nous réchauffant à notre foyer. Tandis que la nuit tombe et que le froid des glaciers imprègne la forêt, nous ajoutons bûches après bûches et les regardons se consumer. Les braises sont encore rouges quand nous retournons à contre coeur sous la tente nous emmitoufler de sacs de couchage, de pulls et de couverture pour la nuit fraîche qui nous attend.

Le lendemain, avant de partir, nous marchons dans les cailloux jusqu’au pied du glacier Athabasca. La balade dure moins d’une heure et est accessible à tous. Autour de nous, des familles tentent d’empêcher leurs enfants de passer sous les barrières et d’aller se casser le cou dans les rochers, se noyer dans un trou d’eau ou encore se coincer dans une crevasse. La glace est toute proche et des expéditions encordées commencent l’ascension du beau lit laiteux. À son pied, l’eau fondue forme un lac blanc et on devine des grottes glacées aux reflets bleutés.

C’est notre au revoir aux glaciers et nous continuons la route vers le sud. Ainsi, nous changeons de National Park, passant de Jasper à Banf. J’avais espéré une borne quelconque permettant de récupérer au moins le plan du parc, mais rien du tout. Un peu plus loin, un autre centre touristique inutile. Le problème est que nous ne savons pas où se situent les campings, en particulier les « non réservables » qui fonctionnent selon le principe « premier venu, premier servi », ce sont les seuls où nous avons une chance de trouver une place… Par ailleurs, on ne sait pas non plus où sont les randonnées les plus sympa et accessibles pour nous. Alors, pour l’instant, nous continuons la route.

Le paysage est toujours aussi impressionnant de beauté. Les rivières blanches se transforment parfois en lac d’un bleu presque surnaturel. Le ciel est bleu lui aussi, le temps est clair et chaud à tel point que l’on aurait envie de plonger dans l’eau pourtant glacée… Nous arrivons à Lake Louise, une des principales villes du parc avec Banf un peu plus loin. Il y a enfin un centre d’information. L’employé du parc m’annonce d’un air blasé que les deux campings de Lake Louise sont pleins  (en effet, je verrai plus tard qu’ils sont dans la liste des réservables). Il ne répond qu’à moitié à mes questions, me regardant de haut car je n’ai pas préparé mon voyage 3 mois à l’avance, ou au moins compensé cette négligence en arrivant à 7h du matin. Par ailleurs, le guide officiel du parc ne contient que peu d’informations. Tant pis, laissons tomber le Banf National Park et descendons directement vers le plus petit  (et peut-être moins prétentieux) Kootenay National Park.

La route pour tourner vers le Kootenay est juste un peu au sud de Lake Louise et nous passons bientôt la frontière entre les deux parcs retournant par la même occasion en Colombie Britannique et quittant l’Alberta. À quelques kilomètres à peine, se trouve le premier camping marqué clairement sur la carte mais très mal indiqué depuis la route. Je ne sais pas si c’est à cause des mauvaises indications mais il est tellement vide qu’on a peur qu’il soit fermé. Ce n’est pas le cas et on a donc un joli emplacement dans la forêt. C’est le début de l’après-midi, après avoir mangé et monté la tente, nous avons encore le temps de partir en balade.

Nous campons juste en face du Marble Canyon, nous pouvons y aller à pied. On arrive par le bas, face à l’eau puissante de la rivière et son étrange couleur laiteuse, tirant vers le bleu. La balade monte ensuite en haut de l’étroit  canyon qui devient de plus en plus profond. Il fait chaud cet après-midi et cette partie de la forêt a brûlé il y a quelques années. Des petits arbres ont recommencé à pousser mais ils sont encore trop jeunes pour faire de l’ombre. La balade n’est pas difficile mais je souffre à cause de la chaleur. Quelle frustration de voir cette belle eau couler si fraîche et puissante au fond de cette route de roche alors que je cuis au soleil… Tout en haut, la rivière qui coule à notre niveau dégringole vers les profondeurs en une impressionnante cascade.

Le tour du canyon ne prend pas beaucoup de temps. Nous continuons ensuite par une jolie promenade en forêt le long de la rivière. C’est moins impressionnant que nos deux randonnées précédentes mais ça reste agréable. Nous rejoignons Paint Creek : une rivière qui coule sur une terre rouge utilisée depuis longtemps comme un pigment naturel. Il nous faut bien deux heures pour faire l’aller-retour. L’après-midi tend vers le soir et nous chantons à  tue tête pour éviter de rencontrer des ours.

Il a fait si chaud aujourd’hui que la fraîcheur de la nuit nous surprend, nous rappelant que nous sommes encore en montagne. Le lendemain, nous continuons la route et traversons le parc. Il me semble plus sauvage, moins aménagé que les deux grands Jasper et Banf. Sur la carte, je vois de multiples chemins de randonnée qui partent vers l’intérieur jusqu’à des campings uniquement accessibles après plusieurs heures de marche. Mais nous n’avons pas l’équipement pour ce genre d’expédition. Un jour, peut-être… Pour nous, c’est la fin des National Parks. Notre dernière étape est un bain dans les jolies piscines des Radium Hot Springs au creux des montagnes. Après plusieurs jours sans douches  (la dernière remonte aux sources chaudes de Miette, à Jasper), cela fait du bien de se laver puis de paresser dans l’eau chaude.