5 août 2015

Lac Mburo

A peine quittons-nous la route principale pour rejoindre le parc national du lac Mburo que nous sommes entourés d’animaux. Nous ne sommes pas encore à proprement parler à l’intérieur du parc. D’ailleurs, il y a encore des éleveurs avec leurs troupeaux de boeufs. Dans tout le pays, ils ont une particularité : leurs immenses cornes qui forment un arc de plus d’un mètre de diamètre au dessus de leur tête. Seb dit que ce sont des zébus, en fait ce sont des Ankole ou Watusi, une race de vache spécifique de l’Afrique de l’est. Mais ici, les vaches se disputent le pâturage avec les animaux sauvages issus du parc. Un des premiers que nous rencontrons est un joli zèbre sur le bord de la route. Nous n’avions pas encore vu de zèbres car ils sont absents du parc Queen Elizabeth mais font la fierté du lac Mburo. Sur la route du camping, avant et après l’entrée du parc, nous en croisons des troupeaux entiers. Ils nous observent étonnés avec leur élégante silhouette si joliment habillée de leur robe rayée puis s’enfuient au galop dans toute leur grâce. Ce sont les plus beaux animaux que nous avons vus jusqu’à présent. Leur couleur noire et blanche est à la fois majestueuse et intrigante, insolite dans l’univers jaune délavé de la savane. Plus tard, une guide nous expliquera que ça leur sert de camouflage mais je ne vois pas du tout en quoi ça les camoufle : au contraire, on les repère à plusieurs kilomètres.

En plus des zèbres, il y a toute une quantité d’antilopes qui bondissent joyeusement autour de nous. Les petits kobs du parc Elizabeth sont remplacés ici par les élégants impalas dotés de rayures noires à l’arrière des pattes (décidément, ce parc est le spécialiste de l’élégance animale). On voit aussi des topis et des waterbucks, on est devenu très fort en antilopes !  Et bien sûr, comme partout, les stupides et amusants phacochères trottent en remuant la queue avec leur air égaré. Le coin camping est un peu moins mignon qu’au parc Elizabeth, rien à voir avec le bucolique camping sauvage de Ishasha. Le sol est dur et poussiéreux. En dehors des buissons épineux, la végétation se résume à des chardons desséchés. On doit planter la tente au milieu des cailloux. Le ciel est nuageux ce qui donne un aspect un peu terne au lieu et même au lac tout proche. Près de l’eau, un petit restaurant décoré de zébrures.

L’après-midi est déjà bien avancé et, comme nous restons deux nuits, nous ne prévoyons rien de spécial pour la fin de la journée. Nous sommes à deux pas de l’embarcadère et un bateau ramène un groupe de touristes, principalement des enfants et adolescents. Nous entendons parler français et nous approchons pour discuter. Le groupe est menée par une femme qui parle en effet français avec un léger accent : elle est rwandaise, vivant à Kampala et le groupe de jeunes est constitué de ses petits enfants qui grandissent en Belgique et en Suède. Elle-même, tutsi, a fui de justesse le génocide en 1994 et vit depuis en Ouganda où elle a monté une agence de tourisme. Elle organise des tours pour les européens à travers le Rwanda et l’Ouganda. Ses petits-enfants sont venus en visite pour l’été et elle profite de son agence pour leur faire visiter le pays. C’est intéressant de parler avec elle des deux pays, de la façon dont ils se relèvent de leur passé douloureux : le génocide au Rwanda, la dictature et la guerre en Ouganda. On pourrait parler plus longtemps mais ses petits-enfants l’attendent déjà dans le 4×4.

Nous pensions être seuls dans le camping ce soir mais alors que nous revenons du centre d’information, nous trouvons un bus qui a déversé une dizaine de tentes ! Le groupe, plutôt jeune, semble être anglophone et très bien organisé : les tentes ont été montées en quelques minutes, tout le matériel de cuisine est déjà sorti et le dîner est en cours de préparation. Après recherche, c’est une agence australienne qui organise des Road Trips à travers l’Afrique (et le monde) à prix raisonnables basés sur le camping. Depuis l’Ouganda, il est possible de descendre vers le sud : traverser le Rwanda, la Tanzanie, la Zambie et le Botswana pour rejoindre l’Afrique du Sud. Deux semaines en Afrique et nous rêvons déjà de grandes aventures… Nous n’aurons pas le temps de discuter avec le groupe : à 6h le lendemain, ils seront déjà sur le départ.

Installés dans le petit restaurant, nous attendons notre dîner (après deux semaines ici, le temps d’attente dans les restaurant reste un mystère non résolu…). Nous retrouvons la famille slovène qui campe un peu plus loin (dans un endroit plus mignon mais sans eau) et passe sa dernière nuit dans le parc. Nous discutons de notre expérience avec les gorilles : eux ont eu le groupe « facile », ils étaient rentrés avant midi et ont pu repartir le jour même pour le lac Bunyonyi. Tout comme nous, ils quittent bientôt le pays. Demain, ils reprendront la route de Kampala et passeront une dernière nuit en Ouganda avant de rentrer en Europe. Ils sont enchantés de leur voyage. On parle de l’Afrique, de la savane, des parcs nationaux, d’animaux sauvages et de longs voyages à travers le monde…

Notre journée dans le parc commence tôt le lendemain matin où nous retrouvons une jeune guide au centre d’information avant le lever du soleil. Nous partons pour une promenade à pied à travers le parc. En effet, ici, il n’y a qu’un seul lion et peu de prédateurs dangereux. Le parc propose donc en exclusivité des « walking safaris ». On roule juste un peu pour trouver notre point de départ puis on marche pendant deux heures dans la savane baignée de soleil levant. C’est très agréable, cela nous permet de mieux observer la nature environnante. Nous croisons plusieurs animaux : zèbres, phacochères, impalas. Pas d’éléphants : le parc est trop petit pour les accueillir. La vie d’impala n’a pas l’air très sympa : les mâles passent leur temps à se battre pour des groupes de femelles risquant à chaque fois de perdre leurs cornes (ce qui signifie un célibat à vie), les femelles n’ont pas leur mot à dire, si elles décident de changer de groupe, le mâle peut les poursuivre et même les tuer ! Vraiment non, impala, très peu pour moi, je préfère devenir un zèbre. Les phacochères ont une survie individuelle assez faible (pour compenser, ils se reproduisent beaucoup) due à leur très courte mémoire. Ainsi, un phacochère peut oublier pendant qu’il coure qu’il est en train de fuir un prédateur, alors il s’arrête et se fait dévorer… De même, une femelle peut oublier où sont ses petits. Donc phacochère : à rayer aussi de la liste des réincarnations possibles.

De retour au camping, nous prenons un petit déjeuner tranquille au restaurant. De petits singes profitent de notre absence pour jouer avec la tente et la voiture. La tente en particulier les amuse beaucoup. Ils se glissent sous la toile extérieure et grimpent un peu partout. On dirait des enfants sur un château gonflable. Ce sont des vervets. Nous n’en avions pas vus beaucoup jusqu’à présent, mais ils sont partout dans ce parc et très peu farouches. Dans le restaurant, ils nous observent avec curiosité, ramassant sous les tables des miettes d’anciens repas et grimpant sur les poutres en poussant des cris aigus.

En début d’après midi, nous partons seuls en voiture à travers le parc. Nous avons appris à notre grand étonnement qu’on pouvait voir des girafes : elles viennent d’être réintroduites. Nous commençons par prendre une mauvaise route et roulons pendant plus d’une heure sur un chemin ennuyeux entouré de très hauts arbustes (et qui n’offre donc aucune visibilité). Plus tard, on retrouve enfin la bonne piste et scrutons la savane du mieux que nous pouvons. Nous voyons zèbres, impalas, topis, waterbucks et même le plus rare bushbuck mais pas de girafes ! La piste grimpe vers un très joli point de vue où le 4×4 a quelques difficultés. Bientôt, il nous faut retourner vers le camping si on ne veut pas louper la balade en bateau : on a vite fait de sous-estimer les distances sur ces pistes qui ne font que tournicoter dans les cailloux.

A 15h45, nous sommes au centre d’information, à 52 de retour au camping pour rejoindre l’embarcadère je dis à Seb : « Quelle belle lumière sur le lac ! » et il me répond « c’est parce qu’il va pleuvoir ». A 53, je sens une première goutte, à 55 je suis à l’abri au restaurant et un déluge s’abat. Seb me suit de peu, j’ai eu tout juste le temps de mettre à l’abri les chaises, lui a vérifié les sardines de la tente et rangé le chargeur de la lampe. Les autres touristes qui attendent comme nous le bateau observent impuissants la furie du ciel. Tout est eau : le ciel, l’air, la terre, tout est devenu liquide. Des torrents déchaînés coulent autour de nous là où il y a quelques minutes, il n’y avait qu’un sol sec et dur. Nous écoutons patiemment le grésillement continue de la pluie sur le lac. Bientôt nous sommes rejoints par un autre groupe de touristes : des suisses allemands qui font le tour du pays en vélo.
Vers 17h, l’averse se calme petit à petit puis s’arrête complètement. Le soleil perce d’un seul coup à travers les nuages, éclairant le lac d’une lumière incertaine. Très rapidement, les torrents sèchent et le sol redevient solide, comme si rien ne s’était passé. Notre tente, heureusement, était sur un petit monticule et n’a pas été traversée par l’eau déferlante : tout est au sec. Nous nous approchons de l’embarcadère, les guides sont déjà sur les bateaux à écoper l’eau et nettoyer les sièges. Ce sont de petites embarcations : les suisses allemands montent sur le bateau un peu plus grand et nous prenons une barque à moteur avec 3 autres touristes.

La promenade est moins spectaculaire qu’au parc Elizabeth. Les rives du lac Mburo sont couvertes de végétation et donc moins propice à l’observation. Les seuls mammifères que nous verrons sont les hippopotames mais nous ne nous lassons pas de ces grosses vaches d’eau douce. Dans l’eau, leur corps balourd est caché, ils n’apparaissent que brièvement, sortant leur petite tête grise où remuent leurs ridicules oreilles roses puis ils replongent des que le bateau s’approche. Le plus intéressant est l’observation des oiseaux. Comme le bateau est petit et va très lentement, nous avons tout le temps de les observer et même de les photographier, admirant leur grande variété de couleurs et de formes.  Nous rentrons à l’embarcadère après 1h30 de balade, alors que le soleil se couche.

A peine revenus sur la terre ferme que nous repartons vers le centre d’information. Ce soir nous avons décidé de nous lancer dans un « night drive », notre promenade ultime, dernière chance de voir des animaux. Mon rêve serait de croiser un léopard qu’on ne peut voir que la nuit. Le guide commence par ouvrir le capot de la voiture et branche sur la batterie un gros projecteur. Il s’assoit avec à l’avant, il le fera tournoyer dans la nuit pour repérer les bêtes. Nous commençons par croiser un hippopotame. Hors de l’eau, ils ne sont pas faciles à observer, ils ne sortent que la nuit. En fait, les hippopotames vivent dans l’eau mais, herbivores, ils se nourrissent d’herbe non aquatique. Et comme ils sont gros, ils ont besoin de beaucoup, beaucoup d’herbe. Donc ils sortent le soir et passent leur nuit à brouter. Comme il faut aussi surveiller leur territoire, ils sont obligés d’y aller chacun leur tour, par groupe. Ils peuvent marcher des kilomètres mais doivent marquer précisément leur chemin pour le retrouver au retour : ils ne voudraient pas se tromper et rejoindre un groupe différent ce qui créerait à coup sûr une bagarre. En dehors de l’eau, on prend la mesure de leur taille imposante. Celui que croisons n’a pas l’air d’apprécier l’éclairage du projecteur, il va se cacher dans le buisson.

Après ça, nous roulons plusieurs heures dans la nuit. Nous réveillons de nombreux impalas tranquillement couchés dans l’herbe, et effrayons quelques zèbres qui s’enfuient dans le noir. On repère les animaux de loin car leurs yeux brillent sous la lumière du projecteur. A un moment, nous croisons deux mangoustes tapies sous un talus et des oiseaux nocturnes, mais pas de félins… Lorsqu’on passe à côté d’un autre véhicule, le guide demande toujours au chauffeur s’ils ont vu quelque chose mais non, ils n’ont « rien » vu. Bien sûr, « rien », ça ne veut pas dire qu’ils n’ont pas vu d’animaux : comme nous, ils ont croisé un grand nombre d’antilopes, « rien », ça fait toujours référence aux félins, aux prédateurs, aux hyènes pourquoi pas, qui se dérobent à la vue des touristes curieux. Personne n’a croisé l’unique lion du parc, personne ne s’est trouvé nez à nez avec un léopard. Vers 21h30, nous sommes de retour. Le guide est un peu désolé, mais ce n’est pas sa faute. Tant pis, il faudra revenir en Afrique !

Le lendemain, nous repartons dans la matinée. Nous disons au revoir aux zèbres et aux impalas et ne voyons toujours pas de girafes. La route est monotone mais plutôt rapide jusqu’à Kampala. Nous passons à nouveau l’équateur : retour dans notre hémisphère. Un peu avant la capitale, nous tournons vers Entebe pour passer la nuit sur les rives du lac Victoria. C’est aussi là qu’on trouve l’aéroport mais nous devons de toutes façons repasser par Kampala avant de prendre l’avion : nous avons laissé des affaires à la guesthouse. On était supposé prendre un ferry qu’on manque de peu. Il faut attendre une heure le prochain. Je vois un panneau pour un hôtel, on décide d’aller voir. On se retrouve dans un joli endroit, en bordure du lac avec des chaises et tables en pierre où se reposent quelques personnes. Alors que nous cherchons la réception, une jeune femme nous accueille. Elle nous propose un petit pavillon assez modeste mais joli, avec vue sur le lac. Visiblement, ce n’est pas un établissement pour touristes européens, les gens sont très étonnés que nous soyons ici, que nous connaissions l’endroit. Ca semble être une petite base de loisir pour les locaux qui viennent y passer les week-end en famille. Nous admirons le coucher de soleil sur le lac Victoria qui est très beau malgré ses eaux polluées. Le lendemain, nous prenons notre dernier petit-déjeuner, dehors, entourés par les oiseaux. Puis nous reprenons la route de Kampala. De retour à la guesthouse, nous rangeons  la voiture avant que le chauffeur ne vienne la récupérer. Le moindre centimètre carré est recouvert de poussière. Notre taxi vient nous chercher à minuit : nous quittons l’Ouganda au milieu de la nuit. Je garde de ce voyage un magnifique souvenir, première rencontre inoubliable avec l’Afrique subsaharienne. L’Ouanda est un pays joyeux, vivant, plein d’énergie et d’espoir pour le futur. Ces dernières années, il a su développer un tourisme intelligent qui profite globalement à l’économie du pays et pas seulement à de riches privilégiés. J’espère qu’il continuera, pour cela on ne peut que lui souhaiter la paix et la stabilité politique (le dirigeant actuel saura-t-il passer la main?). En attendant, je pars et je garde des images : les longues pistes de terre, les petites maisons en torchis, les hautes termitières sur le bord des routes et les immenses fours extérieurs en brique, les enfants aux cheveux très courts (filles comme garçons) qui marchent pieds-nus, souriants, en rentrant de l’école, les collines verdoyantes, les forêts denses, la savane infinie…

5 août 2015

Bunyonyi

Après avoir profité une dernière fois de la vue magnifique depuis Ruhija en prenant un copieux petit déjeuner, nous reprenons la route. Il faut traverser la forêt mais les gorilles ne nous feront pas le plaisir de croiser notre chemin (il parait que ça arrive parfois). Assez rapidement, nous voilà de l’autre côté de la montagne, descendant dans la vallée en traversant les habituels multiples petits villages. Pour la première fois, des enfants nous réclament explicitement quelque chose : « give me, give me ! » (ils ne disent pas toujours ce qu’il faut leur donner). Cependant, je n’appellerais pas ça de la mendicité. A vrai dire, nous n’avons vu aucun mendiants depuis le début du voyage. Ici, il me semble plus que ce sont des gamins malins qui ont compris qu’ils avaient bien peu à faire pour récupérer quelques trésors (bonbons, pièces, etc) de la part des riches touristes naïfs qui traversent leur village.

Bientôt, nous rejoignons la grande route qui mène à Kabale. Plus nous approchons de la ville, plus la circulation s’intensifie. C’est jour de marché et, dans les villages, le commerce bat son plein mêlant marchandises, bétail, deux-roues et piétons. La ville elle-même est animée de la même agitation urbaine, poussiéreuse et chaotique que Kampala ou n’importe quelle autre grande ville du pays. Les travaux pour goudronner la rue principale n’arrangent rien. Les bodas-bodas se faufilent partout tandis que nous évitons tant bien que mal de tomber dans les trous béants ou de tamponner les pelleteuses. Nous profitons de notre passage pour refaire le plein en essence, vivres et argent puis nous nous éclipsons vers le sud. A quelques kilomètres, on trouve le très mignon lac Bunyonyi.  Avec sa myriade de petites îles, ses rivages ondulés et sauvages bercés par le chant des oiseaux, c’est un vrai petit paradis. On pourrait facilement y passer des vacances entières à rêvasser au bord de ses eaux profondes et claires. Nous n’avons qu’une seule nuit…

Nous logeons dans un resort touristique, véritable station balnéaire inondée par les tours operators (nous n’avons jamais vu autant de gens) mais tout à fait charmante. Ils offrent des pavillons avec vue sur le lac, un gazon vert entouré de massifs fleuris pour planter sa tente ou tout simplement se reposer. Des touristes grillent gentiment au soleil sur des pontons en bois et nous grignotons nos chapatis achetés à la boulangerie de Kabale.

Nous aurions pu quitter le resort et retourner au village voisin où des locaux proposent de jolies promenades autour du lac en canoë.  Ainsi, nous aurions découvert les îles et les rivages au-delà de la petite baie où nous logeons. Mais, oubliant nos piètres performances passées et rêvant d’indépendance et de solitude, nous louons nous même le dit canoë et partons à l’aventure. Très vite,  la dure réalité se rappelle à nous : nous ne savons pas pagayer et sommes de véritables quiches en canoë. Nous n’arrivons pas à avancer. Au lieu de filer droit comme il se doit, notre embarcation ne cesse de tourner. Nous devenons spécialistes de la « toupie », admirant à l’infini le même paysage à 360 degrés. Par ailleurs, dès que nous faisons le moindre mouvement, la petite barque en bois vacille de façon inquiétante. Nous sommes tellement nuls que le loueur a pitié de nous. Il nous rejoint pour nous proposer un autre canoë : un peu plus grand et plus stable. Nous arrivons à changer de bateau au milieu de l’eau sans tomber ce qui est déjà une victoire. La nouvelle embarcation est un peu meilleure, nous tournons moins, mais tournons quand même régulièrement. De temps en temps, nous arrivons par miracle à avancer de quelques mètres. Ce qui est frustrant, c’est de voir les autres canoës qui, eux, avancent sans problème. Les pêcheurs locaux, debout à l’arrière de leurs barques sont si gracieux, ils ne semblent même pas fournir le moindre effort. Mêmes les autres touristes donnent l’impression de se déplacer dans la direction qu’ils choisissent et non pas n’importe où, comme nous. Heureusement, deux touristes allemandes nous redonnent notre dignité perdue. Aussi nulles que nous, elles nous rejoignent dans l’exercice involontaire de la toupie.

Seb est assis à l’arrière et c’est donc lui qui est censé diriger. Cependant, fatigué et découragé, il capitule. Nous nous livrons alors à un enchaînement d’acrobaties bien peu élégantes pour réussir à échanger nos places sans chavirer. J’ai l’impression que je me débrouille légèrement mieux que lui (peut-être aussi qu’on a mieux compris le principe qui semble simple en théorie mais très difficile en pratique). En tout cas, j’arrive à nous faire avancer un petit peu. De toutes façons, assez vite, on décide de revenir vers le bord (on a peur de ne jamais réussir à rentrer si on s’éloigne trop). Avec patience, nous retournons vers l’embarcadère, lutant contre les tendances tournantes de notre embarcation. Régulièrement, le canoë gagne. Vaincus, on le laisse alors faire une toupie complète jusqu’à ce qu’il se retrouve naturellement dans la bonne direction ou nous pagayons alors frénétiquement pour gagner quelques mètres avant le prochain tour de manège. Nous voilà revenus au bord. On aura pas vu toutes les petites îles mais c’était tout de même amusant.

Le lac Bunyonyi a une particularité intéressante : non seulement il n’y a ni hippopotames, ni crocodiles, mais il a la réputation d’être exempt de bilharziose, cette maladie très embêtante due à un parasite qui sévit dans toutes les eaux douces africaines. Cependant, cette réputation n’est pas complètement confirmée scientifiquement, rien n’est officiel. Visiblement, ça n’empêche pas les nombreux touristes de l’hôtel de se baigner et de plonger dans la belle eau du lac. L’après-midi touche à sa fin, la température est douce, la tentation est grande. Je ne résiste pas. Je ne reste pas longtemps dans l’eau mais le plaisir de l’eau fraîche est sans égal. Sébastien me suit un peu à contre coeur, un peu plus inquiet que moi. En sortant, nous nous rincerons abondamment et nous sécherons bien. Le risque est très faible, l’avenir nous le dira… Sur le ponton où nous nous sommes baignés, nous avons croisé un couple belge qui n’avait jamais entendu parler de la maladie. Après nos explications, ils ont l’air légèrement inquiets (tu m’étonnes…). Je ne comprends pas comment on peut partir en voyage dans ce pays sans avoir entendu parler de la bilharziose : n’importe quel guide, n’importe quel « conseil santé » que ce soit sur l’Ouganda ou l’Afrique de l’Est en général la mentionne très clairement. On aurait peut-être aussi dû leur parler du paludisme, de la fièvre jaune, de la mouche tsétsé, ou bien tout simplement leur rappeler qu’ils étaient bien en Afrique sur l’équateur et pas sur la Côte d’Azur… Enfin bref, j’espère pour eux qu’ils n’auront pas de mauvaise surprise !

La soirée se termine dans la douceur tranquille de ce joli rivage. Nous dînons tandis que le soleil se couche. Le lendemain, nous disons au revoir à Bunyonyi, et continuons notre voyage qui s’approche doucement de sa fin. Il nous faut traverser Kabale (ce qui n’est pas simple à cause des travaux) puis partir vers le nord, vers Kampala. Notre dernière étape sera le parc National du lac Mburo à mi-chemin entre Kabale et la capitale. La route qui relie les deux villes est de très bonne qualité, non seulement elle est goudronnée mais on trouve des panneaux d’entrée de ville, des limitations de vitesse, du marquage au sol, etc. Ca ne la rend pas moins dangereuse pour autant, au contraire. Sur les petites pistes cahotantes, on ne peut pas aller bien vite. Dès que la route est de meilleure qualité, la vitesse augmente ainsi que les dépassements hasardeux. Et sur le bas côté, on trouve toujours de nombreux passants, en particulier, de jeunes enfants. Par ailleurs, c’est sur cette route que nous serons victime pour la première fois d’une désagréable malhonnêteté. Alors que nous roulons, un couple de policiers nous fait stopper sur le bord de la route. Nous sommes passablement surpris de voir de la police de la route. Le policier nous parle, il nous reproche un excès de vitesse. En effet, nous roulions à 60 et l’on voit quelques mètres devant nous le panneau indiquant la fin de la limitation à 50. Vu le non respect général du code de la route, cela semble assez ridicule, surtout que nous sommes déjà largement sortis du village et qu’on ne peut pas compter systématiquement sur un panneau « sortie de ville ». Enfin bon, nous faisons profil bas, nous nous excusons. Le discours du policier oscille entre « c’est une très grave offense » et « je ne veux surtout pas vous porter préjudice ». Je comprends assez vite où il veut en venir. Il nous dit que s’il nous met une amende, nous devrons retourner à Kabale pour la payer, qu’il n’y a pas d’autres moyens. Puis évidemment, il parle de « s’arranger entre nous », « entre amis ». On finit par lui donner de l’argent, 100 000 shillings, ce qui fait environ 12 euros. Dès que nous repartons, nous regrettons. Nous aurions dû insister pour recevoir l’amende, on aurait pu s’arranger plus tard. C’est la menace de Kabale qui nous a eue, la peur de perdre notre journée. Mais on aurait pu prendre l’amende et ne pas faire demi-tour pour autant. Enfin bon, c’est toujours un peu décevant. En dehors de ce léger incident, je n’ai trouvé que des gens particulièrement honnêtes ici. Dans les parcs, des guides nous ont déjà rappelés car nous avions oublié notre monnaie. La corruption ne semble pas être un phénomène généralisé, je suppose simplement que la tentation de l’argent facile est trop forte…

Plus tard, nous faisons une pause sur la route. Nous sommes sur le bord d’un chemin, juste à côté d’une petite maison. Une jeune femme sort, elle insiste pour que nous nous garions un peu plus loin, dans son champs, car elle trouve dangereux d’être si près de la route. Elle est fermière, elle a quelques vaches, mais visiblement c’est une vie très modeste. Elle porte dans ses bras son mignon petit garçon de 2 ans. Un peu plus tard, elle revient. Je pensais qu’elle allait nous demander de l’argent, mais non, elle demande simplement si, par hasard, on serait à la recherche d’une bonne à tout faire, d’une employée de maison, car elle cherche un travail. Je lui réponds que nous ne vivons pas dans le pays. Elle est un peu déçue mais elle n’avait pas beaucoup d’espoir. Elle semble tout de même contente de nous avoir rencontrés, de nous avoir prêté son champs. En repartant, je veux lui faire signe, mais elle est rentrée chez elle.

5 août 2015

Gorilles

En quittant le parc Queen Elizabeth, nous troquons les antilopes contre les moins exotiques (mais très amusantes) chèvres. Dès la sortie, nous retrouvons habitations, agriculture, élevages et habitants. Ils sont très nombreux ce matin à marcher le long de la jolie petite route fleurie baignée de soleil. Nous croisons des maisons toutes les dizaines de mètres : murs en brique, béton, ou terre séchée, toits de tôle ondulée ou simplement de chaume. Parfois, c’est un élégant bâtiment en dur entouré de simples huttes en terre. En tout cas, même les maisons les plus modestes ont une petite cour, toujours très bien entretenue, fleurie et agréable. Les enfants nous font de grands saluts, les adultes aussi parfois. Tous portent leurs plus beaux vêtements. Nous sommes dimanche et ils vont à la messe. D’ailleurs, nous croisons des églises. Certaines cérémonies ont lieu en plein air : des centaines de personnes installées sous de grandes tentes, un prêcheur sur une estrade et des jeunes filles en uniforme qui chantent en tapant des mains.

Aujourd’hui, nous ne roulons que sur des petites routes. Le chemin est peu compliqué et Google Maps a quelques difficultés. Ce n’est pas grave : j’ai repéré sur la carte le nom des villages que nous devons traverser et nous nous renseignons à chaque intersection sur la route à prendre. Après un certain temps, nous nous éloignons des plaines, grimpant le long de belles montagnes couvertes de forêts. La route serpente lentement et semble ne jamais vouloir arriver. Au vue du kilométrage, nous avions pensé mettre 2 heures, il nous en faudra 4. Nous roulons à flanc de colline, la vue se dégageant parfois sur de magnifiques vallées. Dans les zones les plus boisées, nous croisons des singes sur la route (pas que des babouins). Enfin nous voilà à Ruhija où pour la première fois du voyage nous avons réservé notre nuit dans l’une des petites auberges.

C’était la seule étape certaine de notre voyage. Demain, nous irons voir les gorilles. Pour cela, nous avons dû acheter les permis plus d’un mois à l’avance (et encore, j’avais peur que ce soit complet…) et donc bloquer la date. Nous logeons à Bakiga Lodge (du nom d’une tribu locale), une petite auberge dont les bénéfices vont à des projets locaux, en particulier concernant l’approvisionnement en eau. Nous sommes à 2300 mètres d’altitude et l’air est frais. Nous avons quitté la savane seulement ce matin, pourtant l’atmosphère est maintenant comparable à celle des Alpes. D’ailleurs, nous logeons dans un petit chalet à flanc de montagne. Sur les pentes fleuries, des chèvres paissent bruyamment. Depuis notre balcon, nous pouvons admirer l’exceptionnel point de vue : à l’horizon, les lignes ondulées des montagnes couvertes de forêts se perdent dans le bleu pale des nuages. Le soleil perce et brille sur la magnifique vallée dont les pentes abruptes sont découpées de petits champs et plantations diverses. Quand le ciel s’assombrit au dessus des crêtes, nous montons nous installer dans le hall principal où nous admirons le puissant orage, confortablement installés au coin du feu, une tasse de thé à la main. Puis le calme revient et le soleil se couche dans un foisonnement de bleu, de pourpre et de mauve. Ce soir, nous dormons avec plusieurs couvertures dans la fraîcheur de la montagne.

Le lendemain, nous nous levons aux aurores, prêts dès 7h pour le petit-déjeuner. Alors que le jour se lève, nous laçons nos grosses chaussures de randonnées et rangeons dans nos sacs nos dernières provisions : bouteilles d’eau et mignons panier-repas préparés par l’auberge. Nous arrivons avant 8h au point de rendez-vous où nous devons montrer nos passeports et les « Permis gorilles » achetés par l’agence. Nous retrouvons là bas la famille slovène qui fait aussi la balade aujourd’hui ainsi que plein d’autres touristes. Nous ne serons cependant pas dans le même groupe : ils iront voir d’autres gorilles. La montagne de la « Bwindi Impenetrable forêt » est l’une des deux seules au monde à encore héberger des gorilles de montagne. L’autre se trouve au sud de l’Ouganda, à la frontière avec le Rwanda et la RDC. Les gorilles vivent en groupe, entre 10 et 20 individus avec un ou deux mâles dominants (les fameux Silver Back). Pour permettre le développement d’un tourisme responsable, certaines familles de gorilles ont été « habituées » aux humains. C’est-à-dire que pendant deux ans, les gardes forestiers se sont approchés prudemment, faisant petit à petit accepter leur présence aux groupes de gorilles pour qu’ils perdent leurs réflexes de fuite ou d’attaque. Une fois qu’un groupe est habitué, il reçoit la visite journalière d’une dizaine de touristes. D’un côté, cela rend les gorilles plus vulnérables aux braconniers ainsi qu’aux maladies qui pourraient être transmises par les touristes. Mais par ailleurs, c’est sans doute la seule façon de maintenir les gorilles sur le long terme, dans un équilibre bénéfique avec la population locale. Car il ne sert à rien de protéger les gorilles si c’est pour laisser moisir dans la pauvreté les habitants, ce qui les rends plus à même de devenir des braconniers. Ainsi, le sort des pygmées Batwa me fend le coeur : habitants la forêt depuis des millénaires, ils en ont été chassés dans les années 90 lorsqu’elle fut transformée en parc national, eux qui, pourtant, vivaient en harmonie avec la nature et avaient soufferts, comme les gorilles, de la réduction progressive de leur habitat. Enfin bref, un permis gorille pour visiteur étranger coûte 600 dollars (c’est par personne, et, oui, c’est très cher !). Un pourcentage de cet argent est reversé directement aux communautés locales et finance le développement d’infrastructure telles que : écoles, cliniques, apport en eau, etc. C’est aussi cette somme qui assure la formation des gardes forestiers qualifiés et en nombre suffisant. Et puis bien sûr, l’afflux de touristes profite à la population locale en développement les emplois dans la région. Ainsi les habitants sont maintenant fiers de leurs gorilles et ont compris qu’ils leur seront bien plus bénéfiques vivants que morts. A part l’histoire des Batwa, il me semble que l’Ouganda a fait de gros efforts pour développer son tourisme dans le respect de sa magnifique nature ainsi que de sa population. L’argent semble servir directement au développement de l’ensemble du pays et pas seulement à l’enrichissement d’une caste de chanceux.

Ce matin, nous sommes assignés au groupe de gorille Oruzogo. En plus des guides, nous sommes 8 randonneurs : nous deux, ainsi qu’une famille autrichienne et une autre de Zurich. L’adolescent zurichois semble avoir une relation un peu conflictuelle avec ses parents (nous ne sommes d’ailleurs pas complètement sûrs que ce soit ses parents), il se plaindra tout au long de la balade et ne semble qu’à moitié intéressé par les gorilles. C’est son droit, mais dans ce cas, je ne comprends pas l’intérêt pour les parents de payer 600 dollars pour ensuite le forcer à faire la balade, mystère des relations familiales… Avant de commencer, il faut rouler un long moment sur la route de montagne. Le guide est monté dans notre voiture, une occasion agréable de discuter avec lui. Il est issu de la tribu locale des Bakiga (qui a donné son nom à notre auberge) et connaît très bien les gorilles étant donné qu’il travaille pour le parc depuis 17 ans. Il a participé aux premières « habituations » de gorilles. A présent, il s’apprête à ouvrir un camping qu’il nommera d’après un gorille : un des premiers gorilles « touristiques », mort de sa belle mort il y a quelques années. Il prend nos adresses emails pour nous envoyer toutes les infos sur ce camping. Je crois qu’il apprécie le fait qu’on soit des voyageurs indépendants, conduisant notre propre voiture. Nous pensons beaucoup de bien du pays et partageons notre sentiment avec lui ce qui lui fait plaisir.

Nous voilà arrivés au point de départ. Un groupe d’hommes attend sur le bord de la route : ce sont les porteurs, gagne pain bien utile pour les habitants. Les familles occidentales, sportives et fières, refusent souvent de les embaucher. Dommage, car c’est une très bonne façon d’aider concrètement les habitants, par ailleurs, la balade n’est pas toujours simple. Le guide pousse un peu et arrive à convaincre les deux familles de montagnards d’en embaucher un par groupe. Moi, je n’ai absolument aucune illusion sur mes compétences sportives et très peu de fierté à sauver, donc pas besoin de me convaincre : on en prend 2, un chacun. Mon sac n’est pas très lourd (quelques bouteilles d’eau et mon pique-nique) mais le porteur fait plus que ça : c’est un véritable assistant de randonnée, quelqu’un qui est tout le temps là pour vérifier qu’on n’est pas tomber dans les fougères, qu’on n’a pas glissé au fond du ravin, etc. Le mien, Patrick, particulièrement attentionné, me sera d’une utilité fondamentale pendant la randonnée !

On ne peut pas savoir à l’avance combien de temps durera la quête aux gorilles : ça dépend du groupe auquel on est assigné et de où ils sont dans la forêt. Hier, la famille américaine qui loge dans notre auberge n’a marché que 20 minutes. Grands sportifs ils étaient un peu déçus. Nous aurons le droit à la « vraie » expérience, celle qui dure plusieurs heures dans la boue et la sueur… Personnellement, les 20 minutes m’auraient bien suffit ! Au début, tout va bien. On grimpe tranquillement sur un petit chemin de terre. Patrick s’occupe de mon sac et j’ai le droit à un beau bâton pour m’aider à avancer. On traverse une jolie plantation de thé et on entre dans la forêt. On commence alors à descendre, descendre et descendre encore. C’est plutôt simple pour moi, d’ailleurs je suis en tête juste après le garde armé, le guide et mon porteur, mais l’inquiétude de la remontée me taraude déjà. Lors des passages un peu difficiles, Patrick se retourne pour vérifier que je m’en sors bien. Il faut faire attention à certains arbustes vicieux : on veut s’y accrocher et on se retrouve la main griffée d’épines. Le guide, que j’ai prévenu à l’avance de ma lenteur, me dit : « mais tu vas très vite ! », je lui réponds, « oui, oui, la descente pas de problème ! Tu verras lors de la montée… ». Le chemin est très étroit et humide, parfois le sol est même spongieux comme une moquette mouillée. Alors que la pente me paraît déjà extrêmement raide, le guide nous prévient « Attention, ça va devenir assez pentu ». En effet, là ça ressemble plus à du toboggan dans la boue qu’à autre chose. Je me retiens grâce au bâton, m’accroche aux arbres qui n’ont pas d’épines, et accepte régulièrement l’aide du porteur dans les passages trop délicats. En bas de cette dégringolade, une petite rivière avec un pont de bois assez glissant, puis voilà les difficultés qui commencent pour moi.

J’avais le vague espoir que les gorilles se trouvent en bas de la côte : on descend, on les regarde et on remonte. Mais non, le guide nous dit : « il faut encore monter, puis descendre, puis remonter encore deux fois ». Voilà qui est déprimant. La montée est plus pénible, au départ, c’est presque de l’escalade dans la boue et tout le monde va lentement ce qui m’arrange. Mais bientôt, le terrain est un peu moins à pic et les autres accélèrent. Moi, je me concentre lentement sur chacun de mes pas, régulant au mieux ma respiration qui ne demande qu’à s’emballer. Patrick est devant moi et m’aide en me tirant par la main. Le guide est très prévenant. Il s’arrête pour moi très régulièrement, me laissant le temps de reprendre ma respiration. Jamais il ne me pressera pour que j’aille plus vite, au contraire, il m’encourage gentiment, me dit d’aller à mon rythme.

Au bout de deux heures de montagnes russes plus ou moins pénibles, nous voilà en haut d’une petite crête. Là le guide nous prévient : les gorilles ne sont pas loin, on va bientôt les rejoindre ! On avance à travers de très hautes fougères humides sur un terrain à peu près plat. Le soleil perce parfois à travers les grands arbres. La forêt exhale un parfum épicé de jour de pluie. On marche dix minutes, vingt minutes, une demi-heure, toujours pas de gorilles. Le guide appelle parfois avec son talkie-walkie non pas les gorilles eux mêmes mais les rangers qui sont avec eux. Il lance aussi des cris d’animaux à travers la forêt. Je lui demande si on est encore loin. Le problème, me répond-il, c’est que les gorilles ont bougé, ils sont allés chercher des fruits sans nous attendre ! On les suit donc, c’est pour ça que ça prend plus de temps. Toujours au milieu des fougères, nous descendons dans la vallée. Nous avançons dans une sorte de marais. Le sol, fait de branchage, n’est pas toujours très fiable, on s’enfonce facilement dans de grosses flaques. La piste que nous suivons à travers les herbes est celle laissée par les gorilles, nous sommes sur leurs pas. Voilà enfin les rangers. Nous laissons nos bâtons et les porteurs restent en arrière. Les gorilles sont juste là. En tête de cortège, je dois être une des premières à les apercevoir. D’un seul coup, l’un d’eux est à quelques mètres de moi, dans la végétation. Je suis le ranger et observe de très près un des mâles du groupe, un des deux « dos argenté ». Il y en a d’autres tout autour de moi, j’en vois des plus jeune et aussi une femelle qui porte son petit. C’est très étrange et très impressionnant d’être si près de ces gros animaux. Ils semblent plus ou moins indifférents à notre présence. Leurs regards passent sur nous sans s’arrêter. A un moment, un homme s’approche trop près d’un grand mâle avec son appareil. Le gorille grogne et fait mine de charger. Le ranger l’éloigne facilement en levant un bâton. Il ne semblait par ailleurs pas vraiment agressif, lançant seulement un avertissement du genre : « bon, on vous laisse venir chez nous mais faut pas abuser non plus ! ».

Les gorilles commencent à grimper dans la montagne, nous les suivons. C’est un moment assez pénible pour moi car c’est très raide et on n’a plus ni bâton, ni porteur, ni eau (interdiction de boire ou manger en présence des gorilles). On est en pleine forêt, dans la lourde chaleur du début d’après midi, avançant dans la végétation très dense, presque à quatre pattes dans la boue. Haletant et suant, je ne vois plus les gorilles et ne fais que suivre les autres. Enfin, les gorilles se sont arrêtés et nous aussi. Les rangers utilisent leurs machettes pour créer une brèche dans la végétation et nous pouvons observer le groupe à quelques mètres. Le dos argenté est au centre, couché lascivement dans les branches. D’autres le rejoignent. La famille forme un groupe compact. Le guide m’indique un meilleur point de vue d’où je vois la femelle portant son bébé dans les bras. Nous restons un moment assis à les regarder. Leurs mouvements, leurs positions ont ceci de troublant qu’ils si proches des nôtres. Que pensent-ils de notre présence ? Tous les jours, ils reçoivent la visite d’un groupe d’humains inoffensifs et un peu bêtes. J’ai entendu parler de groupes où les gorilles se donnaient presque en spectacle, surtout les plus jeunes. Ceux-là semblent nous ignorer complètement, nous tolérant seulement dans leur monde.

Bientôt, il nous faut repartir. Le temps autorisé près des gorilles est limité pour éviter la transmission de maladies et aussi de perturber trop longtemps leur vie quotidienne. Dernières photos, le guide nous rappelle et nous commençons à descendre. Les porteurs sont là qui nous ont suivis. Je récupère mon bâton et mon « assistant de randonnée ». On s’éloigne des gorilles et, assez rapidement, on s’arrête pour déjeuner. Il est déjà 13h et je crève de faim. Le panier-repas est un doux réconfort : banane, sandwich, jus de fruit, je me dépêche d’ingurgiter un maximum de nourriture. La pause est trop courte à mon goût, il faut repartir. Comme nous nous sommes beaucoup éloignés en suivant les gorilles, on ne repart pas par la même route qu’à l’aller. En particulier, on n’aura pas à refaire en sens inverse l’immense côte qu’on a descendue au tout début. C’est une bonne nouvelle mais le chemin reste difficile. Malgré le regain d’énergie dû à la nourriture, je sens la lassitude dans mon corps, dans mes muscles. J’avance mécaniquement, les montées sont toujours aussi pénibles. Je me repose beaucoup sur Patrick qui me tire littéralement par le bras. J’aime quand nous marchons dans les grandes fougères car la fraîcheurs et l’humidité des feuilles me fait du bien. Alors que nous montons et que je m’en sors à peu près, chatonnant légèrement pour équilibrer mon souffle, posant lentement un pied après l’autre sur les hautes marches de boue, Patrick se met à accélérer en me tirant derrière lui et en criant « Ants, ants, ants ». Fourmis, fourmis, fourmis. Oui, je les vois, les grosses fourmis sur le sol qui grimpent sur mes chaussures mais l’accélération est au dessus de mes mes forces. Je fais tout ce que peux, trébuche, suffoque. Lui continue de crier « Ants, ants » en me traînant comme il peut. J’arrive en haut complètement essoufflée, prête à m’écrouler, respiration sifflante. Sébastien pense que je panique à cause des fourmis. Non, elles sont bien embêtantes et je commence à les chasser de mon pantalon, mais c’est un problème annexe. Non, les fourmis ça va, je ne peux juste pas monter si rapidement surtout quand je suis déjà à la limite de mes capacités. Enfin bon, je reprends petit à petit mon souffle, je continue de chasser ces foutues fourmis. A présent, je les sens sur mes jambes qui me piquent, j’essaie de les écraser à travers le pantalon. Les autres aussi ont été attaqués. Chacun est là à grogner et jurer, retirant ses chaussures pour chasser les intruses glissées dans les chaussettes. Le jeune zurichois est particulièrement agacé. Son père le traite d’imbécile mais je ne comprends pas pourquoi…

Nous repartons. Pendant quelques minutes, je sentirai parfois une désagréable piqûre mais rien de bien méchant, et surtout ça ne dure pas et ne démange pas. Plus tard, une espèce d’ortie qui me refile du poil à gratter plein les mains sera beaucoup plus énervante. Il faut avancer, et avancer encore, il me semble qu’on n’arrivera jamais au bout. Souvent le guide et Patrick discutent de façon très animée mais dans la langue locale que je ne comprends pas. Avec moi, comme il parle mal l’anglais, mon porteur est très timide, mais avec le guide, c’est un grand bavard. Ils s’arrêtent et regardent autour d’eux, pointant du doigt différents coins de la forêt. Ils semblent parfaitement savoir où ils sont et débattent du meilleur chemin à prendre. C’est rassurant et me semble relever de compétences surnaturelles. En ce qui me concerne, on pourrait tourner en rond, je ne m’en rendrais pas compte. Mon porteur n’a visiblement que peu d’instruction, je le vois à sa façon de parler anglais, à sa timidité face aux touristes dont il renvoie toutes les questions au guide. Mais je vois aussi qu’il est intelligent. La forêt est son domaine, bien que le guide soit son supérieur il discute avec lui en égal. Ce qui pour moi relève de l’effort suprême ne semble pour lui qu’une petite balade de santé : c’est à peine si je le vois boire un peu d’eau…

Enfin nous sortons de la forêt. Quelque part, cela lance un signal à mon corps : c’est terminé. Mais non, pas tout à fait. Nous sommes en bas d’une plantation de thé qu’il faut gravir avec mes dernières forces. La montée est particulièrement raide et en plus, il y a du soleil. Je me pousse entre les feuilles odorantes, ou plutôt non : c’est le guide qui me pousse tandis que le porteur me tire et que je suffoque plaintivement. Concentrée sur l’étroit chemin, à peine plus large que le pied, je ne perçois que très faiblement la pente à pic dans laquelle on pourrait glisser si facilement. Par moment, je m’écroule juste épuisée entre les pieds de théier avec une pensée émue pour les travailleurs qui doivent venir en cueillir les feuilles. A moitié morte, je ne peux m’empêcher d’admirer la beauté du lieu : ce champs vert, lumineux, presque flamboyant sous la lumière du soleil qui descend vers la forêt sombre.

Enfin nous atteignons le but. Je m’écroule à l’ombre d’un arbre, je pourrais rester là des heures sans bouger. Mais non, je vais mieux. Je ris avec le guide, euphorique d’avoir enfin terminé. Il me dit que ce n’est pas toujours si difficile, ça dépend des fois ! Au moins on s’en rappellera. Il a peur, je crois, que je déconseille l’expérience à d’autres. Mais je le rassure : ça valait le coup, je suis contente d’avoir réussi et, encore plus, d’avoir terminé. Je le remercie car il a toujours été très encourageant (je soupçonne d’avoir été sa préférée pendant la randonnée, malgré mes piètres performance, il m’a trouvée courageuse). Je ne suis pas très sportive c’est un fait, mais je pense qu’il y a plein de gens encore moins sportifs que moi, simplement, ils ne font pas des trucs comme « aller grimper des montagnes sur l’équateur pour voir des gorilles sauvages ». Évidemment, pour la famille autrichienne du Tyrol, la randonnée ne présentait pas de difficultés particulières… (Les Zurichois ont eu un peu plus de mal, ils se sont plaints de leur porteur qui ne les aidait pas trop, moi je crois que c’est eux qui ont sans doute été désagréable avec lui.) D’ailleurs, il fat payer les porteurs. Normalement, chacun d’eux coûte 15 dollars, donc 30 en tout pour Patrick et Chris (le porteur de Seb). Je n’ai qu’un billet de 50 et pas de monnaie. J’avais de toutes façons l’intention de leur donner un pourboire généreux, on leur laisse le billet à se partager à deux ce qui a l’air de très bien leur convenir. Le guide est content : il est attaché à la fois aux communautés locales et aux gorilles, il a à coeur que les deux s’entendent ce qui passe par une bonne rémunération des porteurs.

Nous ne sommes pas revenus à notre point de départ. Les chauffeurs des deux autres familles ont été prévenus et viennent les chercher. Nous montons avec les Zurichois qui nous déposent à notre voiture. Le fils est formel : tout ça pour ça, il aurait préféré rester chez lui, c’est sympa les gorilles mais ça ne vaut pas la peine de faire tant d’efforts (je crois qu’il n’a pas digéré l’épisode des fourmis). Puis nous retournons à l’entrée du parc avec le guide. Il nous dit que le camping, c’est pour payer les études de ses enfants. Il en a quatre : deux filles et deux garçons dont le plus âgés a 14 ans. On discute encore agréablement de ses projets, des gorilles, de l’Ouganda. Plus tard, nous rentrons à l’auberge, retirons nos vêtements plein de boue et nous reposons sur le balcon en grignotant les restes du panier-repas. Plusieurs jours après, j’aurai encore des courbatures dans les jambes…