5 décembre 2016

Jérusalem 

J’arrive à Jérusalem de nuit, en taxi depuis l’aéroport de Tel Aviv. J’ai été troublée car la route que nous avons prise passe en plein territoire palestinien. Elle est entourée de hautes clôtures et, sur les collines, je repère les fameuses colonies. C’est une façon assez brusque de plonger dans ce pays et ses conflits. Cependant, les jours qui suivent me tiennent éloignées de ces considérations. Je loge sur le campus de l’université avec un groupe joyeusement international. Nous descendons dans le centre-ville le soir. Nous mangeons des falafels avec de l’hummus, parcourons les rues piétonnes et les allées colorées  du marché Yehuda. L’ambiance jeune et animée rappelle celle de n’importe quelle ville du sud de l’Europe. Seuls les groupes d’hommes portant la kippa ou parfois le costume traditionnel  (avec le grand chapeau noir et les favoris tressés) me rappellent que je suis bien en Israël.

Ma conférence se termine le jeudi soir et je déménage le vendredi pour loger dans le centre à l’Abraham hostel, repère gentiment anarchique de voyageurs en tout genre. Je dépose mon bagage et pars à la découverte de la vieille ville avec quelques collègues.

Je descends la longue rue Jaffa, me protégeant du vent glacé de novembre avec mon gilet, les yeux plissés par l’air sec et le soleil perçant. Bientôt apparaissent devant moi les ramparts centenaires construits par le sultan Suleyman après un mauvais rêve où il était attaqué par des lions. Nous passons la porte de Jaffa et pénétrons dans la ville. 

Ma première impression est assez mitigée. Nous suivons une rue marchande étroite et bondée, dans laquelle il est impossible de s’arrêter. Les boutiquiers se font aussi insistants que dans les villes du Magreb mais je ne retrouve pas l’insouciante bonne humeur des Médinas. Derrière les sourires, on sent la tension et même parfois l’hostilité. La présence de gardes armés n’est pas vraiment rassurante.

Comme toute vieille ville, ses rues paraissent un labyrinthe aux néophytes. Nous cherchions le mur des lamentations mais allons à présent dans la direction opposée vers un lieu incertain. Alors que nous sommes toujours pris dans l’animation du marché, je remarque brusquement que nous sommes passés dans le quartier musulmans. D’un seul coup, on ne voit plus de juifs en kippa mais des femmes avec leurs foulards. Des inscriptions apparaissent en arabe et je vois même des objets aux couleurs de la Palestine dans les boutiques.

Je comprendrai plus tard que cette rue centrale est en réalité une frontière, ce qui explique d’ailleurs la tension qu’on y ressent. Le début de la rue est officiellement dans le quartier chrétien mais c’est aussi un passage pour rejoindre le quartier juif et le mur des lamentation. L’endroit où nous sommes à présent est entre le quartier chrétien et le quartier musulman : nous sommes plus loin du quartier juif et la population est en majorité musulmane. 

Nous arrivons à la porte de Damas. De là, nous tournons à droite et nous promenons au hasard dans de petites rues. Nous ne sommes plus sur le marché et c’est beaucoup plus calme. Nous pouvons enfin profiter pleinement de la beauté de la ville, de ses maisons en pierre de taille, de ses rues blanches qui se déploient en une infinité de passages et d’escaliers. Le sol est lui aussi en pierre, lissé par les siècles. En dehors des chats sauvages, nous croisons peu de monde. Par ailleurs, la tension s’est amoindrie. Dans les regards, je vois plus de curiosité que d’hostilité.

Nous avons atteint la porte d’Herod et nous dirigeons maintenant vers l’esplanade des mosquées. Quand d’un seul coup arrive vers nous une immense foule à majorité masculine. Nous sommes vendredi et la prière vient de se terminer. Le flot est continue et nous remontons doucement vers la source. Toute l’étrangeté de ce lieu me semble à son paroxysme quand, on au milieu des musulmans, nous voyons un groupe de touristes chinois qui suivent le courant. Nous sommes au croisement de la rue du roi Faisal au bout de laquelle on trouve une des entrées de l’esplanade. Il est impossible de s’y rendre pour l’instant vue la foule qui en sort. Nous nous dirigeons vers où nous pouvons et nous retrouvons devant la porte du Lion sous laquelle la foule se compresse.
Nous nous échappons par une contre-allée et rejoignons le chemin en haut des rampars. De là haut, nous avons une belle vue sur l’Est de la ville : le cimetière musulmans Yeusefya juste au pied des rampars et en face, le mont des Oliviers avec son cimetière juif et ses églises chrétiennes. Nous attendons calmement que le flux des fidèles se soit tari pour redescendre.

Nous découvrons assez rapidement qu’il n’est pas possible de visiter l’esplanade. Elle est fermée aux non musulmans le vendredi et le samedi. Par ailleurs, le seul passage autorisé est la passerelle en bois à côté du mur des lamentations et les horaires d’ouverture sont limités (j’aurais tous ces détails plus tard, les gardes jordaniens ne sont pas très bavards).

Alors que nous repartons vers l’ouest, nous  enfonçant dans la ville avec l’espoir de trouver le mur, je remarque des bâtiments chrétiens. Nous sommes toujours dans le quartier musulman mais nous avons rejoint le chemin marquant la passion du Christ. Toutes les étapes des souffrances de Jesus sont marquées par une église ou une chapelle jusqu’au Saint Sépulcre où il est censé avoir été crucifié et enterré. Le chemin est suivi avec piété par les fidèles et nous croisons des groupes de pèlerins venus de différents pays. Nous-mêmes ne suivons pas la passion jusqu’au bout : nous irons voir le Saint Sépulcre demain. Pour l’instant, nous nous arrêtons dans un café pour déjeuner  (luxe que n’eut pas Jesus). 

Quand nous repartons, nous trouvons enfin l’entrée pour le mur des lamentations. Il faut passer un petit contrôle de sécurité et nous voilà sur la grande place. C’est un mélange de tourisme de masse et de ferveur religieuse. L’accès au mur est découpé en 2 zones : pour les hommes  (un peu plus grand) et pour les femmes. Les gens s’approchent, prient en touchant le mur et y laissent parfois un des fameux voeux écrits sur de petits papiers roulés. Je reste en dehors de la zone, observant de loin. Ce lieu n’a aucune signification pour moi mais visiblement beaucoup pour eux. Je n’ai pas envie de pousser le voyeurisme jusqu’à me mettre sous leur nez. Les hommes portent presque tous le costume traditionnel ou, au minimum, la kippa. Les femmes ont souvent les cheveux enroulés dans une sorte de coiffe en tissu. Des deux côtés, on arrange des chaises pour la prière du Shabbath de ce soir. Le mur  est tout ce qui reste de l’enceinte construite par Herode autour du temple sacré du judaïsme. En lieu et place du fameux temple : l’esplanade des mosquées. Le mur est le symbole des « lamentations » des juifs pleurant leur temple perdu.

De là, nous rejoignons le quartier juif que nous n’avons pas encore visité. En dehors de quelques ruines préservées, les habitations ont l’air assez récentes. Et pour cause, le quartier a été entièrement détruit lors de la guerre de 1948 et reconstruit uniquement dans les années 70. Les architectes ont cependant préservé l’esprit de la vieille ville et les rues fleuries de bougainvilliers dégagent une atmosphère paisible. Nous approchons du début du Shabbath. Les boutiques ont déjà fermé et le calme de la nuit tombe sur la ville. Un peu partout, on voit se former des cercles de prière : les groupes s’assoient par terre dans une attitude méditative.

Nous sortons de la ville par la porte de Zion pour visiter l’abbaye de la Dormition, le tombeau de David et le lieu supposé de la « Cène » de Jesus. Quand nous retournons à la vieille ville pour rejoindre la porte de Jaffa, il fait déjà nuit. Nous remontons vers notre auberge. Il n’est pas encore 18h mais on pourrait croire qu’il est 1h du matin tant la ville est calme. Le Shabbath a commencé. Il n’y a presque plus de voitures, plus de bus ni de trams. Les boutiques, les bars et les restaurants sont fermés. J’ai du mal à reconnaître le centre-ville animé de ces derniers soirs. La ville, pieuse, s’est endormie.

À l’Abraham Hostel, nous retrouvons les vivants dans une chaleureuse atmosphère. L’auberge organise ce soir un repas communautaire de Shabbath pour les résidents. Le repas lui même est concocté par des volontaires et nous le  dégustons dans la pièce commune installés sur des grandes tables. Les plats ne sont pas très traditionnels, ils reflètent plutôt le mélange culturel de l’Abraham Hostel qui affiche fièrement sur ses murs « Abraham was the first backpacker! ». Un employé nous fait un petit discours sur le Shabbath et nous lit les prières. Lui même n’a pas l’air très religieux, il insiste sur la portée symbolique du Shabbath en Israël au delà de la croyance : un moment de repos, pour retrouver sa famille et partager un repas.

Cette première journée de visite m’a épuisée et je ne suis pas mécontente de retrouver mon lit. Le lendemain, je suis prête pour à nouveau affronter le labyrinthe de la vieille ville. J’ai décidé de rejoindre une visite guidée gratuite qui part à 11h de la porte de Jaffa. L’organisation générale de la ville est un peu plus claire pour moi mais je me rends compte de l’étendue de mon ignorance. Je n’ai aucune idée de l’histoire de la ville, ni de quand datent les bâtiments que je vois.

La visite commence par une rapide chronologie de la ville. On s’y perd facilement entre Juifs, Grecs, Romains, Perses, Musulmans, Chrétiens… Je retiens surtout que la ville a été sous domination Ottomane pendant 400 ans jusqu’au protectorat Britannique au début du XXème siècle. La plupart des monuments que l’on peut voir aujourd’hui datent de cette longue période. Les édifices chrétiens ont souvent été bâtis à l’époque des croisades.

Nous commençons la visite par le petit quartier Armenien, juste au sud de la porte de Jaffa. L’Arménie, premier état chrétien, a très vite acheté des terrains dans Jérusalem  à une époque où la chrétienté n’était pas encore très répandue, où l’islam n’existait pas et où Jérusalem était moins disputée qu’aujourd’hui. A travers les époques, ils ont su conserver leur bien malgré les massacres assez fréquents et il existe toujours donc une petite communauté arménienne vivant dans la vieille ville.

Nous passons ensuite au quartier juif, c’est là que j’apprends qu’il a été détruit en 1948. On y trouve aussi les ruines de la ville romaine, enfouie sous la ville actuelle. Nous nous arrêtons sur une petite place pour admirer en contre-bas le mur des lamentations et le Dôme du Rocher qui apparaît derrière, tout doré. Le guide est légèrement partisan quand il nous décrit la situation actuelle. Il nous fait remarquer que le mur est ouvert à tous tandis que l’accès à  l’esplanade des mosquées est limitée pour les non-musulmans (horaires limités, 1 seul passage ouvert, livres saints autre que le Coran interdits). En réalité, les musulmans cherchent à empêcher les juifs de venir prier sur l’esplanade. Le guide oublie de préciser qu’Israel a plusieurs fois interdit l’accès de l’esplanade aux musulmans eux-mêmes (suite à des attentats) et  que les juif intégristes ne sont pas en reste quand il s’agit de faire des esclandres : ils souhaitent en réalité construire un nouveau temple au milieu de l’esplanade, voire détruire la mosquée Al-Aqsa. Il faut dire qu’il y a là un conflit religieux inextricable. Les juifs pleurent depuis des millénaires la perte du Second Temple détruit par les romains, construit par Herode pour remplacer le Premier Temple de Salomon. C’est leur lieu saint le plus important et il se trouve sur l’esplanade des mosquées. Car voilà : tandis qu’il dormait tranquillement à La Mecque, le prophète Mahomet fut réveillé par l’ange Gabriel avant de s’envoler sur son cheval magique vers Jérusalem  (je ne fais que rapporter les faits…). Là il arrive pile sur l’emplacement de l’ancien temple d’où il s’envole vers les cieux pour rencontrer des tas de gens importants comme Jesus, Moïse et même Dieu avec qui il négocia le nombre de prières journalières. Et donc voilà : l’esplanade des mosquées devient le 3eme lieu saint de l’islam tout en étant le premier lieu saint du judaïsme… Vue les relations tendues entre les deux communautés, on imagine mal la mise en place d’un temple oecuménique… Heureusement Jesus a eu le bon goût de se faire crucifier à quelques centaines de mètres de là ce qui fait que le premier lieu saint du chistrianisme n’est pas exactement au même endroit. Ainsi, après quelques guerres sanglantes  (les croisades), les chrétiens ont pu négocier le droit de venir en pèlerinage et on a laissé leur église tranquille.

Justement le Saint-Sépulcre constitue la suite de la visite guidée. D’abord, on traverse un petit bout du quartier musulman où le guide nous raconte les piliers de l’islam. On apprend aussi que des  groupes de juifs fondamentalistes lèvent des fonds pour racheter à prix démentiel des habitations musulmanes dans le quartier. Leur but : repeupler le quartier de juifs et ainsi reprendre Jérusalem… Autant dire que la réaction musulmane devant ces tentatives n’est pas complètement pacifique.

Nous traversons une rue et nous voilà dans le quartier chrétien : en réalité un quartier mixte. L’empire ottoman, en manque d’argent, vendit quelques terrains aux églises mais de nombreux musulmans y vivent encore. Devant le Saint-Sépulcre, les échoppes vendent croix, chapelets, et eaux bénites en bouteille. L’église elle-même est envahie à la fois par des groupes de touristes et des groupes de pèlerins : le guide nous conseille de revenir la visiter en soirée. Les chrétiens n’ont pas le temps de se disputer avec les juifs et les musulmans car ils dépensent toute leur énergie à se disputer entre eux. Le lieu saint est géré à la fois par l’Église catholique et plusieurs églises orthodoxes ce qui crée des conflits réguliers (il y a même des bagarres de popes et curés). Certaines parties de l’église appartenant aux zones communes sont laissées en décrépitude par ce qu’on pourrait appeler un blocage administratif. Les ottomans servirent parfois d’arbitres neutres : ainsi ce sont encore aujourd’hui des familles musulmanes qui sont en charge des clés de l’église…

La visite se termine et je rejoins mes collègues qui m’attendent à la porte de Jaffa. J’ai partagé la visite avec Daniel, rencontré le matin à l’auberge : un ingénieur franco-ivoirien issu de la tribu de Dan et qui a décidé de retrouver ses racines juives oubliées (sa famille est  évangéliste). Il prépare son « Alya », c’est-à-dire son retour en terre sainte et part demain pour un kibboutz. Nous partons tous déjeuner sur la terrasse de l’auspice Autrichien en plein coeur de la vieille ville. Il fait moins froid qu’hier et, à l’abri du vent, il est agréable de s’asseoir au soleil. Plus tard, nous montons sur le toit et admirons la vue splendide sur la ville.

Daniel s’en va prier au mur tandis que je suis mes collègues qui veulent visiter le Mont des Oliviers. Pour cela, il nous faut à nouveau traverser le quartier musulman et rejoindre la porte du Lion d’où nous sortons de la vieille ville et descendons la colline pour nous trouver au pied du mont. Là se trouve Gethsemane où Jesus pria avant d’être arrêté. L’église qui marque l’endroit date du XIXème siècle et n’a pas d’intérêt particulier autre que symbolique. La vraie beauté du mont se trouve dans son ascension. Nous traversons le cimetière juif qui le recouvre. Les pierres blanches prennent des couleurs dorées sous le soleil couchant créant un décor étrange, paisible et minéral. Au sommet du mont, une plate forme nous permet d’admirer la vue sur la vieille ville. L’esplanade des mosquées se dévoile enfin. Nous restons jusqu’au coucher du soleil puis, refusant les taxis, redescendons le mont avant de remonter vers la porte du Lion.

Dernière étape de la journée : la visite du Saint-Sépulcre. Bien que la nuit soit tombée, la foule est encore bien présente. L’intérieur de l’église est assez chaotique comme l’avait annoncé le guide. Nous montons vers ce qui aurait été le Golgotha, aujourd’hui une chapelle dans le style orthodoxe le plus coloré. J’ai du mal à comprendre la structure globale du lieu : ça monte, ça descend, il y a des pièces un peu partout. Plusieurs points semblent attirer la ferveur chrétienne. Le plus important est celui marquant le lieu supposé de la tombe de Jésus, retrouvé par Hélène mère de l’empereur Constantin. Y trouvant un temple païen, elle le fit détruire pour construire une église. Celle-ci fut détruite par les Perses : celle que nous visitons aujourd’hui a été construite lors des croisades. La supposée tombe de Jesus est marqué par un immense monument  (en travaux). Les pèlerins forment une longue  file tout autour, patientant pour s’enfoncer vers l’intérieur, dans la fameuse grotte (ou ce qu’il en reste après 2 millénaires de dévotion) où aurait été enterré Jésus avant de ressusciter comme chacun sait. Nous n’avons pas la patience de faire la queue (1h ? 2h ? Ça n’avance pas très vite en tout cas) et repartirons donc sans descendre au Saint Sépulcre.

Je quitte définitivement la vieille ville et remonte vers l’auberge. La nuit est tombée et le Shabbath est donc terminé. Les rues ont  repris leur animation, le tramway, les voitures et les bus roulent de nouveau. C’est là que s’achève mon voyage. J’aurais juste le temps de faire un tour au marché Yehuda le dimanche matin pour faire des réserves de dates, figues, et pâtisseries. Puis ce sera l’heure de monter dans le Sheirut (taxi collectif) qui me ramènera à l’aéroport de Tel Aviv. Je reviendrai peut-être un jour visiter le reste de ce territoire source de passion, de  ferveur religieuse, de guerres, et qui cristallise les conflits mondiaux depuis tant de temps…

19 novembre 2016

Marrakech

Nous arrivons le soir dans la Médina encore trépidante de son activité quotidienne. Le taxi nous a déposé à l’entrée d’une petite rue où nous sommes pris en charge par l’homme qui doit nous conduire à l’hôtel. Il pousse nos bagages dans une grosse charrette. Nous le suivons, nous faufilant entre les passants, les marchands, les scooters, les vélos, etc. Nous apprendrons vite à reconnaître ces rues mais pour l’instant, elles paraissent un labyrinthe. Nous avons tourné dans une ruelle plus étroite encore, un Derb. C’est aussi beaucoup plus calme. Nous suivons la charrette, nous enfonçant de plus en plus dans les entrailles de la vieille ville, happés par ses hauts murs dans la douceur du soir. Au bout d’un cul-de-sac, on nous indique la porte du Riad que rien ne laisse deviner à l’extérieur.

Un jeune homme nous accueille chaleureusement. C’est l’employé du lieu. Il s’occupe des visiteurs à toute heure du jour ou de la nuit : nous le verrons toujours, que nous rentrions à l’hôtel tard le soir ou que nous nous levions pour le petit déjeuner. Il s’assure que chacun passe un agréable séjour, nous donne des conseils touristiques et s’occupe de tous les aspects pratiques.

Pour l’instant, il nous sert du thé à la menthe et des petits gâteaux dans le magnifique patio. Le Riad est plus petit que je ne l’imaginais. Il n’est formé que d’une unique cours autour de laquelle sont organisées les chambres sur plusieurs étages. Nous sommes tout en haut, donnant sur le toit terrasse où sera servi le petit déjeuner.

Les couleurs chatoyantes, les céramiques, les lumières, les motifs sculptés, tout nous donne l’impression d’un précieux écrin caché dans la Médina. Notre hôte nous sert le dîner : soupe marocaine et Tajines. Les femmes s’affairent à la cuisine. Nous discutons avec nos voisines britanniques et il est déjà tard quand nous terminons notre repas. Nous décidons tout de même de sortir pour ressentir la ville une première fois. Notre hôte nous donne des indications très précises pour que nous ne nous perdions pas et nous voilà dans les rues de la vieille ville.

Je n’ai gardé que peu de souvenirs touristiques de mon premier séjour ici. En 98, alors adolescente, je faisais le tour du pays avec ma mère et ma soeur. À Marrakech, ma soeur était malade. J’avais passé la majeure partie du temps à son chevet dans un hôtel à la climatisation défaillante. Cependant je reconnais tout de suite la place Jemaa El-Fna. Nous donnions sur la grande mosquée dont nous entendions les appels du Muezzin. La place était brûlante sous le soleil avec son sol en goudron noir.

Dans la nuit de novembre, l’air est plus doux que sous le soleil d’août. Le sol a été pavé. La grande mosquée est magnifiquement éclairée : énergie renouvelable, COP22 oblige. Mais la place a gardé la même agitation frénétique que dans mon souvenir. C’est un lieu qui fascine et qui effraie, le coeur palpitant de la ville. Un marché est installé qui vend des fruits et des pâtisseries. Des petites échoppes-restaurants alpaguent les passants avec véhémence. Plus loin, des groupes d’hommes jouent de la musique traditionnelle formant avec leurs spectateurs des grappes humaines dispersée dans le noir. Nous marchons un temps autour de la mosquée, encore tout étonnés d’être si soudainement dans un nouveau pays. Ce matin, nous étions encore à Paris… Il est bientôt minuit et les boutiques de la Médina ferment enfin. Nous retrouvons facilement le chemin de l’hôtel et passons notre première nuit à Marrakech.

Notre séjour ici est particulièrement court : nous n’avons qu’une journée pour visiter la ville. Demain matin, nous repartons à Paris. Cela étonne le jeune homme de l’hôtel. Il nous est si facile de venir ici et de repartir, ça ne nous coûte même pas cher. Pour la plupart des marocains, le voyage inverse est complètement impossible. Par ailleurs, pris dans nos tâches quotidiennes, nous n’avons absolument rien préparé et n’avons aucune idée de ce que nous allons faire. Le jeune homme, consciencieux, nous offre un plan de la ville où il entoure les principaux points d’intérêt et nous concocte rapidement un planning raisonnable pour la journée.

Le soleil matinal se faufile dans notre ruelle réchauffant les pierres où dorment des chats sauvages. Le stuc ocre des murs s’effrite légèrement. Nous commençons par rejoindre à nouveau la place Jemaa El-Fna. Il y a toujours autant d’agitation même si elle est différente de celle de la nuit. Le marché aux fruits est toujours là mais les restaurants ont disparu. Il n’y a plus de musiciens. Je ne trouve pas non plus les charmeurs de serpents que j’avais vus en 98. Par contre, on voit beaucoup de petits singes tenus au bout de laisses par des dresseurs qui cherchent à impressionner des touristes. Je suppose qu’il y a des modes dans les animaux exotiques. Je préférais les serpents qui me semblaient plus indifférents à leur sort de bête de foire…

Nous dépassons la place et descendons vers le sud de la Médina. Les rues étroites et ombragées ont un parfum de cuir, d’épices et de pot d’échappement. Les scooters pétaradent et la vie bat son plein. J’avais le souvenir d’une atmosphère légèrement oppressante, peut-être aussi due à la chaleur de l’été. Aujourd’hui, l’air est doux et c’est un plaisir de retrouver une ambiance estivale pour nous qui entrons dans l’hiver. Par ailleurs, les marchands sont moins pressants que ce que je craignais. Très bons en marketing, leurs premières phrases sont souvent « ici, aucune pression, juste pour regarder ! ». Signe que le tourisme de la ville s’est internationalisé, on nous parle souvent en anglais.

Quand la rue devient un peu plus large, les voitures se faufilent ajoutant un peu au chaos de la circulation. Nous tournons dans le Derb qui mène au musée Dar Si Said, première visite de la matinée. La maison date du XIXeme siècle. C’est celle d’un ministre, transformée à présent en musée d’art traditionnel. Au delà des objets présentés, la visite vaut surtout pour les salles de l’étage aux magnifiques décorations en stuc sculpté. Ce sont mes retrouvailles avec l’art arabe qui m’a surtout marquée en Andalousie. Nous enchaînons avec le Palais de la Bahia. La maison Dar Si Said était celle d’un ministre, le palais de la même époque est celui du Sultan… Il s’étend de plein pied en un enchevêtrement de cours et de petites pièces richement décorées. Les pièces engloutissent et recrachent de grands groupes de touristes de toutes nationalités. Le jeu est d’essayer de trouver les espaces laissés momentanément inoccupés pour ne pas être happés par ces énormes masses. « Allons ici, les américains viennent de sortir. Ah non, mince ! Ils ont été remplacés par les espagnols ! ». Le tourisme de masse (dont nous faisons finalement partie bien que nous ne nous déplacions à 2 plutôt qu’à 15) ne nous empêche cependant pas de profiter de la balade. Je suis particulièrement fascinée par la géométrie des pavages et bas reliefs. Souvent, je m’arrête un moment et laisse filer mes doigts sur les murs pour en comprendre la logique : la figure de base est un octogone régulier, et les lignes qui partent d’ici pour former cette étoile arrivent en fait ici sur le côté du polygone, etc. On doit pouvoir faire des thèses inter-disciplinaires maths-histoire de l’art pour catégoriser les différentes formes qui apparaissent…

En sortant du palais, nous nous promenons un moment dans le quartier juif du Mellah avant d’aller déjeuner. On est samedi et la synagogue est fermée mais les rues sont agréables. On s’est un peu éloigné des attractions touristiques et au lieu des boutiques habituelles, on trouve les comptoirs plus quotidien du marché : viandes, légumes, etc. Les femmes font leurs courses vêtues de leurs djellabas et foulards, les enfants jouent et nous saluent en souriant. Je remarque, par ailleurs, que je n’ai pas vu ces groupes d’enfants miséreux qui mendient, ni d’ailleurs beaucoup de mendiants. Je ne sais pas si le Maroc est devenu plus riche ou si Marrakech, en vue d’asseoir sa stature de ville internationale, a fait en sorte de chasser la pauvreté de la Médina. En remontant vers le nord, nous retrouvons les touristes avec le souk aux épices. Le vendeur qui nous parle a bien rodé sa technique. « Comment vous appelez ça ? » Nous demande-t-il en nous mettant sous le nez une espèce de petit chardon jaune. Interloqués, nous ne savons que répondre. « C’est le cure-dent berbère », se répond-il à lui même en arrachant une petite brindille pour nous montrer. Puis il commence un cours sur tous ses différents produits, nous faisant sentir, goûter, tester, deviner, etc. Tout au long de ses explications, il nous assure de nombreuses fois de sa complète bonne foi : s’il nous raconte tout ça, c’est par pur amour de la transmission des connaissances, nous n’avons aucune obligation d’acheter quoi que ce soit. C’est d’ailleurs vrai, nous aurions sans doute pu repartir les mains vides. C’est un pari qu’il fait… Mais évidemment, notre curiosité a été éveillée et nous avons ENVIE d’acheter ! Tout comme les trois françaises qui nous ont rejoint pendant l’exposé, nous repartons avec du thé royal et du Raz-el-hanout broyé devant nous. Les prix au kilo sont affichés sur les étalages ce qui rassure les touristes comme moi qui n’ont aucun goût pour le marchandage mais n’empêche sans doute pas les amateurs de se lancer dans les interminables palabres.

Nous déjeunons sur la place des Ferblantiers. Les serveurs des terrasses des différents restaurants se disputent les touristes comme des rapaces : qui aura le droit à sa commission, celui qui nous a parlé la première fois ou celui qui nous a finalement assis sur une chaise ? On nous sert des sandwichs et des pastillas. Sur les remparts du palais El Badîî, les cigognes ont installé leurs nids. A nos pieds, des chats salivent et attendent qu’un bout de viande s’échappe de notre assiette. Ce palais, nous en chercherons longtemps l’entrée avant de découvrir qu’il est en travaux et qu’on ne peut pas le visiter. Mais nous verrons la jolie mosquée Moulay El Yazid (de l’extérieur, on ne peut pas rentrer…) et les tombaux Saadiens à ses pieds qui datent du XVIème siècle.

Après ça, nous remontons vers le nord, dépassons la place Jemaa El-Fna, puis notre hôtel, et marchons encore un moment avant de sortir de la Medina. Entre ancienne et nouvelle ville on trouve une grande place et encore un marché (comment peut-il y avoir autant de marché ?). Là, nous n’arriverons pas à échapper au vrai-faux guide qui nous a repéré à la sortie de la Médina. Il a bien compris que nous allions au jardin Marjorelle et a décidé de nous montrer le chemin (sans que nous n’ayons rien demander). Il faudrait beaucoup de fermeté pour empêcher l’homme de nous guider ou beaucoup de volonté (et un peu de méchanceté) pour ne rien lui donner une fois qu’il a marché avec nous pendant 10 minutes. Il nous dit qu’avec la COP22, les autorités sont devenues beaucoup plus sévères et qu’il a beaucoup de mal à faire son métier (de vrai-faux guide donc). D’ailleurs, il ne nous laisse pas exactement aux jardins mais un peu avant, sans doute de peur de se faire repérer.

La plupart des touristes se contentent de se faire déposer en bus ou en taxi juste devant le jardin. Il est vrai que la ville nouvelle a moins de charme que l’ancien centre mais l’architecture reste en harmonie, utilisant les mêmes couleurs, les mêmes formes. Et bien sûr, ça doit être beaucoup plus pratique pour vivre. Espérons simplement que la Médina ne devienne pas qu’une ville musée où toutes les maisons auront été rachetées par les européens (d’après le chauffeur de taxi, les saoudiens, eux, se font construire des villas sur les hauteurs).

Le Jardins Marjorelle est une création du peintre français Jacques Marjorelle qui a par la suite été repris par Yves Saint Laurent. Entre ses allées luxuriantes, on trouve l’ancien atelier du peintre qui accueille le musée de la culture Berbère. Les murs sont d’un bleu profond, dans un style rappelant l’architecture arabe mais teinté de modernisme. Installés dans le café, fatigué de notre journée de marche, nous buvons du thé à la menthe dans ce charmant environnement. Plus tard, nous prenons le taxi pour rentrer et allons nous reposer à l’hôtel.

C’est la fin de notre très court séjour. Nous passons la soirée chez une connaissance de Seb, un français qui s’est installé ici comme de nombreux entrepreneurs qui espèrent y trouver la prospérité (le Maroc offre des gros allègements d’impots aux nouvelles entreprises). L’occasion d’apercevoir d’autres versions de Marrakech que la touristique Médina, celui des riches villas de banlieues qui rappellent habilement la tradition dans leur architecture. Et dans la nuit, derrière le terrain de Golf, on devine les montagnes de l’Atlas qui nous appellent par leur simple stature. Nous ne verrons pas le Marrakech pauvre, qui doit pourtant exister, mais qui n’est pas celui des français qu’ils soient touristes ou expatriés. Au matin, nous prenons le petit-déjeuner sur le toit terrasse, profitant une dernière fois du soleil et du chant des oiseaux. Puis nous voilà à l’aéroport (magnifique par ailleurs) et bientôt sous la pluie parisienne…

7 août 2016

Les chèvres sauvages du Valhalla

Ma motivation pour me rendre au Valhalla Provincial Park est relativement futile. Quelques temps avant le début de notre voyage, Leigh et Spring, que nous avons vus à Squamish, ont posté des photos d’eux entourés de chèvres sauvages au sommet d’une magnifique  montagne. Depuis, mon désir enfantin de voir des animaux sauvages me pousse à tenter l’aventure. Je n’ai que très peu d’informations : rien ne mentionne ce parc dans le guide gratuit du Kootenay récupéré à Vancouver. Je ne sais même pas si une randonnée d’une journée suffit à grimper là haut et si c’est à ma portée. J’ai récupéré sur le web un pdf décrivant les différents chemins de randonnées du parc, mais sans cartes et dont les informations à la fois trop spécifiques mais pas assez précises ne font pas beaucoup de sens…

Dans tous les cas, je n’ai rien à perdre. On ne verra peut-être pas de chèvres mais on s’en sortira bien et on fera « quelque chose ». C’est ainsi qu’après 4 heures de route dans cette belle région du Kootenay, nous arrivons le samedi soir dans la petite ville de Slocan. Elle se trouve à la pointe sud du parc et c’est de là que semblent partir les randonnées. J’espérais un centre d’information ou un truc du genre, je me retrouve devant un grand panneau marqué « Valhalla » et quelques cartes floues… La ville elle-même est formée de quelques rues en quadrillage semées de maisons espacées et s’ouvrant sur un long lac. C’est le Slocan Lake qui marque la frontière est du Valhalla Provincial Park.

Il y a un camping et il est plein. Il faut dire qu’on est zu milieu d’un long week-end. Il a été réservé pour une réunion de famille… À la loge du camping, où il n’y a personne, on récupère cependant un prospectus avec un plan pas très précis décrivant 3 ballades partant de Slocan. Parmi celles-ci, une se nomme « Gimli Peak ». Je reconnais tout de suite que c’est celle que je veux faire. Elle est indiquée comme « moderare », 9km aller-retour et quelques plus de 2000 pieds de dénivelé. Seb lance d’une voix lacunaire « c’est mort ». Extrêmement vexée, je lui fais remarquer que ce sont des pieds et non des mètres et que d’abord, c’est moi qui décide ce que je peux faire ou non. Après conversion, on trouve 750 mètres : c’est difficile mais c’est possible…

Avant de partir en randonnée, il faut trouver à se loger. Nous reprenons la route et montons au nord de Slocan où quelques autres petites villes sont posées le long du lac. Nous mettons du temps à rejoindre la prochaine, Silverton, car nous sommes pris d’un seul coup dans une averse mêlant pluie et grêle et qui dure bien 10 minutes… La pluie a cessé quand nous arrivons, le lac réapparaît dans la brume  et les maisons fleuries sont toutes luisantes de leur récent arrosage. Il y a un camping et on rencontre le gérant : il pourrait nous offrir un emplacement pour une nuit mais pas deux car un grand groupe a réservé pour le « festival » à partir de demain. À New-Denver, ce sera plein, mais il nous conseille de monter jusqu’à Rosebery où il restera peut-être quelque chose. Sinon, on peut revenir chez lui pour au moins avoir un emplacement ce soir.

Nous suivons donc son conseil et continuons vers le nord, dépassons New Denver et arrivons à Rosebery. Nous suivons un panneau « campground » pensant trouver celui du Provincial Park indiqué dans mon guide. Nous arrivons sur un petit terrain où sont installés tout un tas de camping-cars. Il n’y a aucune information. Dans un coin : une sorte de grange pleine de fourbi, et aussi, des emplacements libres. Ce n’est clairement pas le Provincial Park… On se renseigne auprès d’un résident. Il nous pointe la caravane de « Tim », s’il n’est pas là c’est qu’il va bientôt revenir. En attendant, on peut se mettre où on veut. C’est ce que nous faisons : nous trouvons un très joli emplacement en lisière de forêt avec un petit tapis d’herbe pour la tente  (c’est mieux que les graviers). Notre voisin est un vieux routard sympathique qui parle avec nostalgie de son voyage à Paris. Les autres locataires ont l’air du même genre.

Alors que nous montons la tente, nous rencontrons le fameux Tim qui nous salue chaleureusement. Il semble être le propriétaire de ce « resort » auto-proclamé et légèrement foutoir bien que très agréable… À 10 dollars la nuit, le rapport qualité-prix est largement gagnant. À peine nous sommes nous installer que la pluie revient. Pour nous occuper, nous continuons alors notre errance le long de la route du lac. Entre les averses, la vue orageuse des montagnes au dessus de l’eau est à couper le souffle.

Tout d’abord, nous nous rendons à New Denver pour faire quelques courses. Nous rencontrons un couple de français qui habitent à Kimberley et connaissent d’ailleurs le guide français du rafting !  Ils viennent de passer une semaine en vacances à se balader sur le lac de camping en camping  (la plupart des campings sont de l’autre côté du lac, accessibles uniquement en bateau). Ils évoquent un festival de jazz ce qui fait écho au festival mentionné par le gérant du camping à  Silverton : nous décidons d’aller voir.

La ville de Silverton paraît bien calme et il n’y a pas de jazz en vue. J’ai même du mal à voir où pourrait avoir lieu le festival car il n’y a vraiment pas grand chose ici… Les maisons semblent dormir dans leurs jardins fleuris et le lac se repose de la pluie. L’eau est si claire et attirante que nous retournons à la voiture chercher nos maillots pour nous baigner. Au retour, nous croisons enfin quelqu’un : elle nous confirme que le festival existe et nous donne de vagues indications sur où trouver des informations. En fait, nous ne trouverons jamais aucun affichage, aucune annonce de ce festival. Le lendemain, quelqu’un nous dira qu’il ne commence que lundi et nous quitterons donc le lieu sans avoir entendu le moindre jazz…En attendant, nous retournons dîner au camping. Ce soir, Seb se lance dans de la grande cuisine : des coquillettes « carbonara » (comprenez un jaune d’oeuf, du fromage et du pepperoni). C’est le plus grand degré de gastronomie que nous ayons atteint en camping ! 

Le lendemain, nous nous préparons tôt  pour  notre grande randonnée. Nous allons vers le Gimli Peak même s’il reste beaucoup de points d’interrogation. J’ai une vague idée de l’endroit où se situe le début de la balade mais c’est à peu près tout. Nous savons qu’il est question d’une certaine route : la possibilité de prendre cette route sans 4×4 n’est pas très claire. Par ailleurs, on nous a parlé de « short hike » mais mon dépliant indique 9km ce qui n’est pas si short…Le dépliant ne mentionne d’ailleurs pas la route…

Enfin bon, nous roulons jusqu’à Slocan et suivons les indications « Valhalla » qui semblent aller dans la bonne direction et nous voilà en effet sur une petite route de graviers qui monte dans la montagne. Les français nous ont dit qu’ils ne pensaient pas qu’on pouvait monter cette route sans 4×4 mais Tim du camping était plus optimiste. Le pdf que j’ai telechargé  (et qui maintenant que je suis dans le parc fait un peu plus de sens) évoque une « rough road » et « high clearance vehicle 4×4 advised ». Comme je l’ai dit, le dépliant ne mentionne rien du tout. Déjà, nous découvrons qu’il faut rouler 25 kilomètres. Heureusement, au départ, aucun problème et nous avançons donc : advienne que pourra ! 

C’est seulement lorsque nous arrivons dans les hauteurs que la route devient plus difficile. Il y a quelques gros cailloux, des trous un peu plus importants. Nous continuons, espérant se rapprocher du début de la balade. Alors que nous pensons être proches, nous arrivons sur une grande pente où est arrêtée une autre voiture, non 4×4. Un couple sort : ils sont en fait en pleine marche arrière n’ayant pas réussi à grimper la pente et ayant donc décidé de partir à pied… D’après leur GPS, le début de la randonnée devrait être dans 2km.

Nous observons la pente à notre tour : elle est très raide et surtout bien défoncée. De peur de rester coincés, nous nous arrêtons là nous aussi et préparons nos affaires. Il est 10h, nous prenons quelques provisions pour ce midi, de l’eau, un pschit à ours, les vestes et de la crème solaire. Et nous voilà partis. La route est jolie, nous sommes entourés de forêt et de beaux pics rocheux se détachent sur le ciel. Il semble que ce soit notre but bien qu’ils paraissent très loin (en fait, on monte sur un pic un peu plus proche mais que l’on ne voit pas). La route monte mais, en ce début de journée, je ne m’en sors pas trop mal… Le seul problème, ce sont les gros taons qui nous poursuivent.

Après un moment, nous croisons l’autre couple dépité qui a décidé de faire demi-tour. Je comprends ce qui les a découragé : la route prend un tournant en épingle et semble partir dans la mauvaise direction… Bon, nous avons de quoi marcher une journée et rien à perdre : nous continuons. Le GPS de Seb indique que nous avons déjà fait deux kilomètres. En plus, le taon qui nous embêtait nous a laissé pour l’autre couple !

La route est barrée d’un gros rocher tombé de la falaise, ce qui rend le passage difficile pour les véhicules. C’est indiqué sur mon PDF ! D’après ce que je comprends, nous sommes à 2km du départ. D’ailleurs, nous croisons deux jeunes femmes en 4×4 qui en reviennent et nous confirment l’information. Nous repartons motivés. Cependant, la nouvelle orientation de la route n’est pas à mon avantage. Le soleil me fait face et, même avec mon chapeau, je souffre de la chaleur. Il n’y a pas d’ombre; j’ai l’impression de bouillir. Je voudrais me jeter dans les fourrés juste pour être au frais. Mais je continue, douloureusement. Je repense à l’eau fraîche de la rivière à Kimberley, à la douce sensation quand on plonge dedans. Quand enfin nous croisons un court d’eau, je me precipite pour mouiller mon chapeau, mes vêtements, ma tête dans le torrent. Rafraîchie, je vais mieux et, alors que je remonte, un 4×4 s’arrête. Ils sont en route pour la balade et nous proposent de nous déposer. Il ne reste qu’un dernier kilomètre mais c’est déjà ça ! Ce sont des canadiennes, originaires du coin mais qui n’ont jamais pris le temps de monter là-haut.

Et donc enfin, nous voilà au début de la randonnée. Plusieurs 4×4 sont garés, leurs roues protégées par des grillages pour se empêcher porc-épics de les grignoter (visiblement friands de caoutchouc). Le panneau de départ indique 3.5 km (donc 7 aller-retour et non 9) et 750 mètres de dénivelé. Je sais ce qui m’attend, je me lance en connaissance de cause.

Requinquée par le torrent et la pause en 4×4, je commence très en forme. Au début, le chemin est plat jusqu’à ce que l’on traverse une petite rivière  (le même torrent que tout à l’heure, je suppose) puis les difficultés commencent. Nous sommes dans la forêt et nous montons, nous montons et nous montons encore. Je sens mes forces diminuer, les signaux de mon corps qui s’affolent  (j’ai faim, j’ai soif, je veux m’arrêter, je suis essoufflée) mais je ne veux pas faire de pause pour l’instant : je veux d’abord monter le plus possible. La forêt semble interminable, je voudrais qu’on en sorte, qu’on soit dans les hautes prairies. Après chaque montée, une nouvelle montée. Il faut que mon esprit rationel fasse un effort constant pour calmer la pensée qui m’assaille : « ça ne s’arrête jamais, ça continue pour toujours, ça monte éternellement. Non ! Ce n’est pas possible, on va sortir de la forêt, on va arriver au sommet, je peux le faire. » Nous avons fait une courte pause mais les moucherons nous empêchaient de rester trop longtemps : je n’ai fait que boire et grignoter un peu. Seb marche derrière moi pour ne pas partir trop en avant et s’ennuie assez de mon rythme de plus en plus lent. Il me surnomme « one step, one stop ». Ce n’est pas complètement vrai : je lui fais remarquer que je souhaite vraiment m’arrêter à chaque pas et que de ne pas le faire me demande un réel effort. En moyenne, je tiens 6 ou 7 pas, puis je respire et je regarde la nouvelle montée qui s’offre à moi, encore une, encore une. Mes jambes vont bien, ce n’est pas le problème, mais elles doivent tirer mon corps de plus en plus récalcitrant. La forêt s’est quelque peu éclaircie, laissant apparaître les montagnes. Il y a moins d’insectes. Nous nous arrêtons pour manger sur une large pierre plate.

Il me faut plusieurs minutes pour me remettre avant de pouvoir même commencer à manger. Cependant, le nourriture me fait du bien, je sens littéralement mon corps se réveiller. Jamais un sandwich oeuf-fromage ne m’a semblé si bon (je nous félicite d’avoir eu cette idée géniale de faire des oeufs durs). Restaurée, reposée, je peux repartir.

Je me sens mieux et mon rythme est meilleur  (il pouvait difficilement être pire). Par ailleurs, la forêt laisse enfin la place à la végétation moins dense des hauteurs, ce qui me donne l’espoir de voir un jour le sommet. Nous longeons une pente raide qui semble se précipiter vers la vallée. Pour une fois, ce n’est pas toujours à cause de moi que Seb s’arrête mais parce qu’il a le vertige. La montée est encore assez pénible. Je ne me sens pas trop fatiguée mais l’effort et l’altitude rendent ma respiration difficile. J’ai parfois la tête qui tourne.

Et puis, les voilà, d’un seul coup : les chèvres. Le pic rocheux du Gimli est maintenant visible, dressé telle une voile sur la prairie rocailleuses où les bêtes paissent dans le vent. Le chemin passe au milieu d’elles. Je m’assois là, elles sont ma récompense : ces chèvres au long pelage blanc qui me regardent d’un air blasé. On ne peut pas monter en haut du pic (c’est un mur) mais on peut monter encore un peu. Je suis Seb qui marche au loin dans les cailloux. Parfois je me retourne pour voir l’immensité qui m’entoure, les montagnes bleues à l’horizon. J’entends le cri aigu des écureuils des prairies et j’en vois parfois un ou deux filer vers leurs trous dans l’herbe. Seb est au pied d’un large névé et me fait signe : « est-ce qu’on s’arrête là ? ». Non, je lui montre un passage à travers la neige et une petite crête, de là-haut on verra l’autre versant.

Pour atteindre le névé, il faut déjà  marcher sur un petit tas de neige et escalader quelques rochers. Mon pied s’enfonce dans un trou ce qui me fait légèrement trébucher et m’écorcher la main. Ce n’est rien mais cette simple perturbation me force à m’arrêter quelques minutes, bon indicateur de l’état de tension de mon corps et de ma respiration. Je reprends prudemment mon ascension, assurant chacun de mes pas dans la neige trompeuse.

Me voilà au sommet. La sensation qui m’envahit doit ressembler à celle d’un coureur de marathon en fin de course. Je l’ai fait !  Je suis en haut ! Cela semblait impossible et pourtant je suis là. La vue qui s’offre à moi est l’une des plus époustouflante du voyage  (et pourtant !). C’est un monde de glace et de roches, un ciel gris et contrasté, une peinture abstraite faite de traits noirs, blancs et argents. Tout au fond, entre les montagnes, s’étend une vallée sauvage d’un vert sombre. Autour de nous, sont installées les quelques tentes des courageux qui viennent passer la nuit ici. Une chèvre sautille entre les rochers.

Épuisée, je m’ecroule dans un coin. Je rêvasse sur mon sommet… Il faut plusieurs minutes avant que le froid ne m’atteigne mais ensuite le vent glacé est bien réel. Nous entamons la descente, prudents sur la neige pour ne pas finir sur les fesses. Difficile d’imaginer qu’il y a quelques heures, je souffrais de la chaleur et me passais la tête sous un torrent.

La pluie commence à tomber alors que nous disons au revoir aux chèvres. Nous passons à nouveau par les pentes vertigineuses puis retrouvons la forêt. Je me sens beaucoup mieux qu’à la montée bien que la descente soit elle aussi interminable. Nous arrivons en bas en même temps qu’un couple d’américains qui nous dépose à la voiture. En voyant la distance, je suis assez impressionnée par ce que nous avons parcouru avant même de commencer la balade officielle. Nous avons marché en tout 11km avec un dénivelé d’au moins 1000 mètres. Quand, enfin, nous retournons dans la vallée, nous trouvons le seul restaurant ouvert : le Valhalla Inn à New Denver et nous asseyons, épuisés, attendant patiemment nos plats. Il fait déjà nuit quand nous retrouvons la tente pour notre dernière nuit de camping.

Le lendemain, il nous faut tout replier pour la dernière fois. Dans la voiture, les affaires de camping s’étalent dans la valise ouverte. Sur les sièges et à l’avant sont posés divers vêtements, maillots, serviettes mis à sécher. Les sacs de provisions, bientôt vides, s’entassent dans le coffre. J’ai des bleus sur les jambes, des écorchures sur les bras, des tâches de rousseur sur la peau, beaucoup de boutons de moustiques et mes cheveux forment une crinière poussiéreuse autour de mon visage. C’est la fin de 14 nuits de camping. Aujourd’hui, nous repartons vers Vancouver. À Kelowna, à mi-chemin, nous trouvons par miracle une chambre dans un joli B&B au bord du lac. Nous profitons du Canada une dernière fois avant de retrouver notre vie urbaine…