Kutaisi, Gori et le retour

Le mercredi midi, nous quittons Batumi. Nous remontons un peu la côte avant de retourner vers l'intérieur du pays. La route est belle, vallonnée, traversant pâturages et champs de maïs. Elle est d'ailleurs souvent encombrée de quelques vaches. Nous arrivons à Kutaisi en milieu d'après-midi, capitale de la Géorgie avant Tbilisi. De sa riche histoire, il reste une grande cathédrale qui domine du haut de la colline. Avec les années soviétiques, la ville a perdu sa grandeur d’antan mais pas son charme. Elle semble se réveiller doucement d'un long sommeil. Nous logeons un peu en dehors du centre, dans une ancienne caserne russe de l'ère tsarine rénovée en hôtel de luxe. De l'extérieur : une belle et vieille façade en pierre et à l'intérieur : de larges colonnes faites de briques. J'ai l'impression de me trouver dans un caravansérail d'un autre siècle. Les rénovations ne sont pas complètement terminées, il reste à l'arrière une grande cour en friche. On imagine facilement ce lieu se faire racheter par une chaîne type Sheraton et devenir un vrai palace. Pour l'instant, il reste encore assez modeste : seuls quelques rares meubles viennent remplir la très grande chambre qui nous est attribuée. L'hôtel semble d'ailleurs presque vide. Kutaisi accueille pour l'instant assez peu de touristes mais a l'ambition de devenir un centre économique important. Le parlement géorgien vient tout juste de s'y installer.

Le centre ville n'est pas très animé mais agréable. Ses belles rues n'ont pas été défigurées par les années soviétiques. On trouve encore les jolies façades aux petits balcons si typiques du pays. Bientôt, on y verra sans doute de nombreux cafés et restaurants. Justement, en voilà un, récent sans doute. Il s'appelle "café de France" et arbore un beau drapeau Français. Si jamais on ressentait un peu de mal du pays, nous voilà soignés par une tarte Tatin et de grandes photos de la tour Eiffel sur fond de musique rétro. On voudrait se promener plus longtemps dans le centre mais il pleut. On se contente donc du marché couvert où de petites vieilles dames vendent quantité de légumes. Le soir, nous mangeons dans une jolie brasserie avec terrasse donnant sur la rivière. Le menu propose de nombreuses spécialités géorgiennes et est traduit en anglais. Kutaisi nous parait refléter l'image que la Géorgie veut se donner. Partout le pays semble panser ses plaies, reboucher un à un les trous de ses routes (il en reste encore beaucoup), bref avancer vers l'avenir d'un pas résolu.

Le lendemain, nous allons visiter la cathédrale de Bagrati qui domine la ville. Elle a été construite par le roi Bagrat III au XIème siècle puis détruite au XVIIème siècle par les ottomans. Pendant longtemps, elle est donc rester à l'état de ruines. Cependant, vers le milieu du XXème siècle, les Géorgiens ont voulu la ramener à son état d’origine et ont commencé des travaux de restauration, c'est-à-dire en fait de reconstruction ! Voilà tout le problème de la conservation du patrimoine... L'UNESCO n'a pas trop apprécié l'initiative. La cathédrale est un "patrimoine mondial de l'humanité" et sur la liste des "patrimoines en danger" pour atteinte à son intégrité et son authenticité. En visitant le bâtiment, par ailleurs tout à fait magnifique, on remarque bien les nombreuses parties récentes qui sont venues se greffer aux murs d'origine. Plus récemment, il semble que la volonté de séparer le nouveau de l'ancien ait été encore plus marquée car des parties entières ont été faites dans un style ultra moderne. D'un autre côté, les Géorgiens utilisent maintenant à nouveau la cathédrale comme lieu de culte et on les voit mal aller détruire leur tout nouveau dôme pour faire plaisir à l'UNESCO. Clairement, cette reconstruction drastique rappelle un peu trop les méthodes de Viollet-Le-Duc et aurait pu être menée de façon plus fine, mais à présent que faire ?

Nous laissons la belle cathédrale et nous rendons un peu plus au nord où l'on peut visiter un autre haut lieu de la chrétienté : le monastère de Gelati. Datant du XIIème siècle, il a été si important comme centre philosophique et religieux qu'on l'a appelé "l'autre Jérusalem". Aujourd'hui, on y trouve une magnifique église du XIIIème siècle recouverte d'anciennes fresques ce qui, même ici, est assez rare. En passant, nous découvrons aussi Motsameta, autre petit monastère perché dans la montagne. Tout le charme de la Géorgie et de l'Arménie vient de cette multitude de monastères et d'églises qui poussent comme des champignons en haut des falaises... On peut rester des heures à errer sous les arches en pierre à découvrir une vue magnifique derrière chaque porte ou colonne.

Enfin, après un déjeuner à la brasserie de la veille, nous quittons Kutaisi et ses merveilles. Nous roulons vers Tbilisi et comme nous nous rapprochons de la capitale, la route se transforme en autoroute (la seule que nous ayons vue). Ici, des fossés et barrières empêchent les vaches de se trouver au milieu de la route ce qui semble plus prudent. Assez rapidement, nous rejoignons la ville de Gori. Elle est connue pour deux choses, pas forcément très glorieuses. Tout d'abord, elle a été la ville natale de Staline et en tire encore une certaine fierté (on fait avec ce qu'on a...). Ensuite, elle a été la principale victime de la guerre de 2008 contre la Russie. Nous ne sommes qu'à quelques kilomètres de la région séparatiste d'Ossétie du sud : on la devine au nord dans les montagnes du haut Caucase mais impossible de s'y rendre, la frontière est fermée et la région est réputée dangereuse. Lors du conflit de 2008, Gori, en première ligne côté géorgien, fut bombardée puis occupée par les Russes. Aujourd'hui cependant, on ne voit plus de traces de ces troubles récents. La ville est calme et mignonne. Certains quartiers semblent tout neufs avec leur jolies petites maisons et leurs rues pavées. Après avoir trouvé notre modeste hôtel sur la place centrale, nous marchons un moment. Nous montons en haut d'une vieille citadelle dont il ne reste que les fortifications. Nous parcourons les quartiers résidentiels ou des vignes grimpantes viennent égayer les devantures des maisons. Le soir, nous dînons dans un restaurant appelé "the Hunter" et décoré de dizaines d’animaux empaillés. Mais (par esprit de contradiction ?) nous y prenons un plat végétarien...

Vendredi matin, après un petit déjeuner assez infâme dans un café au nom pourtant prometteur de "cake house", nous nous rendons à l'attraction locale : le musée Staline. Gori est donc la ville natale de Staline et elle entretient avec le personnage une relation pas très claire. Comme toute l'URSS, Gori a souffert de la dictature et connaît bien la vérité sur les 20 millions de morts causés directement et indirectement par l'homme en question. Mais elle ne peut se défaire complètement de son admiration pour cet enfant du pays parti de rien (et de Gori) qui finit par diriger une des plus grandes puissances mondiales pendant 30 ans. L'avenue principale de la ville s'appelle encore Avenue Staline avec au centre, le joli petit jardin du Parc Staline. Jusqu'en 2010, on y trouvait encore une statue du dictateur. Elle a été retirée (de nuit) mais elle existe encore en version plus petite devant le fameux musée Staline. Ce dernier a été créé alors même que Staline était encore vivant. A l'époque, c'était un tout petit musée à l'intérieur de sa maison natale. La maison est toujours là, à sa même place : modeste construction en briques dans laquelle les époux Djougachvili (nom originel de Staline) louaient une chambre tandis que le père était cordonnier au sous-sol. Avant, la maison faisait partie d'un quartier populaire qui maintenant n'existe plus. Elle trône toute seule au milieu de la place, protégée par une sorte d'arche en pierre. Le musée est dans le grand bâtiment, très soviétique, qui se trouve derrière. Avec la chute du communisme, il a dû revoir un peu sa communication et évoque maintenant rapidement la répression politique. Mais le ton reste cependant assez admiratif, on y vend des tasses et des porte-clés à l’effigie du dictateur. Toutes les explications sont en russe mais nous avons une guide anglophone. Elle nous donne des récits détaillés (plans à l'appui) des différentes évasions de prison de Staline et de ses activités illicites militantes d'avant la révolution. Mais si elle évoque rapidement la répression comme un "aspect négatif" du règne stalinien, je ne vois nulle part les photos de la famine ukrainienne ni même des goulags. La visite se termine par un passage dans le wagon de Staline, celui qu'il avait aménagé exprès pour ses voyages officiels. Il y  a quelque chose de fascinant à se trouver dans un lieu qui a fait l'histoire, à découvrir les aspects intimes (chambre, salle de bain) d'un homme qui fut craint par le monde entier, à très juste titre. Se prendre en photo, souriants et insouciants, devant sa statue, c'est comme un défi à sa terrible grandeur passée.

Au moment de repartir, on se rend compte qu'on a laissé les phares de la voiture allumés toute la nuit et que la batterie est à plat. Voilà ce que c'est d'être habitué aux voitures modernes qui prennent seules la décision d'éteindre les feux ou, au moins, vous préviennent par des hurlements stridents de votre étourderie. Heureusement, pour une fois, la jeune femme de l'hôtel parle bien l'anglais. Elle semble plus douée en langue qu'en mécanique auto (et c'est moi qui dit ça !) car elle ne comprend rien à notre problème. Mais elle traduit comme elle peut au jeune homme avachis dans le lobby. Il nous appelle un taxi qui pour 2 euros nous recharge notre batterie. En tout, nous n'avons même pas été retardé d'une demi-heure.

En quittant Gori, nous traversons des rues aux petites maisons de briques pas très différentes de celle qui a vu naître Staline. Nous arrivons à Uplistsikhe, ancienne ville troglodyte que l'on peut visiter. Elle fut un des premiers lieux habités du Caucase, dès le VIème siècle avant Jésus-Christ. Au IVème siècle après Jésus-Christ, elle accueilli l'un des premiers roi chrétien et les temples furent transformés en église. Aujourd'hui, on se promène dans les roches creusées où l'on devine les habitations. Le vent balaie le rochers et la plaine brille sous le soleil en bas des falaises. Seul bâtiment construit, une petite église du IXème siècle se dresse dans le ciel bleu. Après la visite, nous reprenons la route vers Tbilisi. Notre dernière étape est Mtskheta, étape incontournable de toute visite de la Géorgie. L'entrée de la ville a des aspects de Mont Saint-Michel : petites maisons anciennes en pierre transformées en attractions touristiques avec restaurants et boutiques à foison. Dans la lumière de la fin d'après-midi, la cathédrale de Svétitskhovéli brille d'un joli ton ocre. C'est notre dernière église, nous en auront vu beaucoup ! Nous laissons les popes se reposer au crépuscule et repartons vers la capitale. Là bas, nous attendons patiemment dans un café l'heure d'aller rendre la voiture. Nous n'avons pas fini d'attendre. Arrivés à minuit à l'aéroport, notre avion ne part qu'à 4h (pour une raison qui m’échappe, l'heure de pointe de l'aéroport de Tbilisi se situe entre 3h et 4h du matin). Un retard nous fera louper la correspondance à Munich où nous devrons rester à errer tels des zombies pendant une journée entière. Mais enfin, nous voilà chez nous !

Perdus dans les tréfonds du Caucase ou sur les côtes tapageuses de la mer Noire, on se demande parfois ce qu'on peut bien faire là. Si ce n'était que pour la beauté des paysages, ou la douceur de la plage, alors on pourrait très bien se contenter du sud de la France. De retour chez nous, nous sommes contents de pouvoir manger autre chose que des pains fourrés au fromage (à vrai dire, je n'en ai pas repris après avoir été malade : overdose). Mais voilà, on aime être ailleurs. Surtout, on aime aller voir ailleurs comment est fait le monde. En deux semaines, nous avons vu un peu de ces pays dont on ne savait presque rien. Quand je dis aux gens que je suis allée en Géorgie, ils me regardent avec des yeux ronds pas très sûrs de pouvoir placer le pays sur la carte. Le nom de l'Arménie évoque un lointain exotisme un peu flou. Pour nous, ces pays signifient maintenant des villes, des routes, des gens, des paysages, des petites églises perdues dans les montagnes. Et puis, j'ai une photo de moi avec la statue de Staline, vraiment, rien que pour ça, ça vaut le détour !

 

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Mer Noire, Batumi

Samedi soir, après 6 heures de route à travers le bas Caucase, nous voilà à Gonio, petit village balnéaire au sud de Batumi. En fait de village, c'est une succession de petits hôtels au bord de la plage. Le nôtre est tourné vers la mer, il n'est pas en première ligne mais nous voyons les eaux blanches du soir depuis notre fenêtre. Sur tous les balcons, sèchent les restes d'une journée de plage. Nous dînons dans un petit café qui nous sert des saucisses kebabs dans du pain libanais. Nous avons réservé 4 nuits sur la mer Noire : 3 jours pour nous reposer après un peu plus d'une semaine de vagabondage. Le premier jour, on se repose en effet : il pleut toute la journée.  Nous allons voir la mer après le petit-déjeuner, le ciel est gris et lourd mais encore sec. La plage est faite de galets. Avec l'orage qui menace, impossible de se baigner aujourd'hui. Les galets descendent à pic et la mer Noire les balaie de rouleaux violents. Même marcher les pieds dans l'eau semble dangereux tant on peut être surpris par l'écume soudaine d'une vague plus forte. J'observe une jeune femme blonde en équilibre précaire sur la pente de cailloux qui, imprudente, est au téléphone (ce n'est pas très prudent pour elle-même et encore moins pour son téléphone). Malgré le vent, je pourrais rester longtemps à écouter le bruit des galets emportés par le ressac mais nous sommes chassés de la plage par une forte averse.

Plus tard, le temps semble se dégager et nous prenons la voiture pour aller à Batumi. La route entre Gonio et Batumi est une longue voie rapide où les bolides se doublent sans prudence aucune et klaxonnent pour écarter les véhicules étourdis ainsi que les vaches indifférentes, seules vraies maitresses de la route.  En se rapprochant de la ville, les signes de la laideur urbaine entourant toute grande aglomération se multiplient. Sur de grands panneaux, brillent les réclames tapageuses pour les casinos de la côte où se retrouvent sans doute les mafias russes, turques et géorgiennes. Quand elle entre dans la ville, la voie rapide se transforme en rue encombrée et chaotique. Nous verrons peu le centre ville, il semble un mélange hétéroclite de villas de vacances mignonnettes et horribles immeubles délabrés. Le boulevard qui longe la plage est bordé des constructions extravagantes des hôtels de luxe. On traverse un grand parc où l'on trouve des paons et des oiseaux en cage. De l'autre côté, toujours la même plage de galets. Le temps maussade a chassé les touristes et les chaises longues restent vides. Nous déjeunons dans un café où la musique est trop forte. Au loin, nous voyons l'étrange ligne d'horizon qui passe du noir au blanc sous les nuages. Bientôt la pluie déferle et chassent les derniers promeneurs. Nous rentrons à l'hôtel et y restons jusqu'au soir : il n'arrête pas de pleuvoir. Nous subissons une coupure de courant. Nous pensons qu'elle est dûe à l'orage mais en fait, il y aura des coupures tous les jours entre 30 minutes et une heure à chaque fois. Dans la soirée , le temps se dégage et nous pouvons ressortir. Une grande promenade de béton a été aménagée le long de la plage de Gonyo, mais elle manque justement d'aménagements. Nous voyons surtout des terrains vagues, des maisons abandonnées, des hôtels pas terminés. Enfin, on trouve une petite paillote où ils servent à manger. On voudrait profiter tranquilles du coucher de soleil mais c'était sans compter le chanteur local qui braille dans un micro en s'accompagnant d'un ampli. Le menu n'est pas en anglais, et avec la musique, il est difficile de se faire comprendre : nous attendons une heure pour une assiette de frites et une galette fourrée à la viande. Promis, demain, on fera mieux. Dans la nuit, on attend à nouveau gronder l'orage.

Le deuxième jour, le temps s'est bien amélioré. Première étape : la plage ! Cette fois, on peut se baigner. La mer est encore assez forte, il faut passer la ligne des rouleaux sans se casser la figure sur les cailloux. Ce n'est pas à la portée de tous (Seb a bien du mal), beaucoup de jeunes enfants se contentent de jouer dans l'écume. Mais l'eau est si agréable et derrière les rouleaux, on peut nager sans problèmes. Avec le retour du beau temps, la journée s'annonce beaucoup plus agréable. Dans l'après-midi, nous visitons le jardin botanique : belle promenade sur les collines descendant vers la mer. Et le soir, la fortune nous sourit. Nous trouvons un autre café beaucoup plus agréable que celui de la veille. Cette fois, la musique est à un niveau acceptable et, avec l'aide de la jeune serveuse souriante, nous commandons de délicieux plats géorgiens à base de viande grillée et légumes. Cette fois, nous l'avons notre coucher de soleil dans la mer après une douce journée d'été...

Le troisième jour, il fait encore plus beau. Les chaises longues se sont multipliées sur la plage et les corps trop blancs se font griller au soleil. Aujourd'hui, les vagues semblent presque inoffensives et l'on voit fleurir les bouées et autres flotteurs plein de bambins. Nous voulons aller faire une promenade dans le parc national au nord de Batumi. Comme nous ne savons pas exactement où se trouve l'entrée, nous prenons une route hasard qui semble aller dans la bonne direction. En fait, si nous avions patienté encore quelques centaines de mètres, nous aurions vu le grand panneau qui annonçait le parc. La route que nous avons prise menait au parc elle aussi, mais elle avait beaucoup plus de bosses et de cailloux. De toutes façon, une fois dans le parc, il n'y a qu'une seule route et elle est difficilement pratiquable. Nous roulons un moment mais décidons de renoncer de peur d'abimer la voiture. Nous continuons à pied. Ce n'est donc pas la promenade officielle : nous nous baladons simplement sur la route qui mène au début du chemin de randonnée (que nous n'atteindrons même pas). Mais cela reste agréable, nous sommes dans les montagnes, entourés de brume et une belle rivière coule le long du chemin. Au retour, je trouverai même le moyen d'aller me plonger dans ses eaux froides. Notre balade dure plusieurs heures et nous rentrons à la nuit tombée avec sur nos jambes les gentils boutons souvenirs laissés par les moucherons. Nous dînons à nouveau dans notre agréable bar avant de dire adieu à la mer Noire. Nous nous baignons une dernière fois le mercredi matin avant de partir pour de bon...

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Routes et déroutes, Borjomi

Ah que me croyais-je épargnée par les microbes qui avaient attaqué Seb il y a deux jours ! Réveillée en pleine nuit par des ballonnements insupportables, je dois vite me rendre à l'évidence : je suis complètement malade. Et me voilà au matin, languissant douloureusement dans mon lit. Évidemment, les qualités qui m'ont fait apprécié ce petit paradis m'apparaissent bien ennuyeuses. Quand on est malade, on a aucune envie d'être coupé du monde dans un lieu reclus de toute civilisation. Rappel des faits : je suis à Vardzia au fond d'une vallée paumée et magnifique. Une chose m'apparaît donc clairement : je suis malade mais je veux partir quand même, pas question de rester coincée ici. Comme je suis encore assez mal en point, Seb va visiter le monastère pendant que je me "repose" quelques heures. Je ne verrai donc pas l'église creusée dans la roche... Pour me consoler, je me dis que pour visiter cette église, il fallait monter un immense escalier en plein soleil à flanc de falaise. Même au mieux de ma forme, j'aurais eu les plus grandes difficultés... Quand Seb revient, je ne suis toujours pas très vaillante. Mais avec de la volonté on arrive à beaucoup de choses. Au prix de douloureux efforts, j'arrive à me préparer et à me trainer jusqu'à la voiture.

Même à moitié mourante, je ne peux m'empêcher de remarquer la splendeur du paysage alors que nous remontons la vallée. Dans le sens du retour, les panoramas sont encore plus beaux que la veille. Les collines jaunes et poussiéreuses parsemées de buisson plongent vers la rivière en rochers déchiquetés. Nous retrouvons bientôt la route principale. Cela se passe mieux que ce je pensais. Je me sens un peu mieux que ce matin et supporte tant bien que mal le voyage, bien enfoncée dans mon siège avec la clim au maximum (c'est une des journées les plus chaudes). Nous dépassons la ville d'Akhaltsikhe et prenons la direction de Borjomi. Le paysage devient plus vert et montagneux. Le long de la route, nous apparaissent des forteresses dressées sur des rochers. Je suis au jeûne forcé mais pas Seb qui veut s'arrêter et manger un peu. J'ai assez d'énergie pour sortir de la voiture et marcher jusqu'au bord de la rivière de l'autre côté de la route. Assise les pieds dans l'eau, je me sens presque bien. Je n'ai qu'un désir : plonger mon corps entier dans cette eau fraîche mais la raison et mes forces défaillantes me retiennent.

Nous arrivons à Borjomi en début d'après midi. Nous arrêtons la voiture dans le centre joyeusement chaotique de la petite ville. Seb s'occupe d'aller faire quelques commissions : tirer de l'argent et acheter un peu de nourriture car il me semble que la sensation de faim revient légèrement (je me remets plus vite que prévu). Il passe aussi dans une pharmacie car nos réserves en Vogalen s'épuisent. Il utilise le dictionnaire géorgien sur son téléphone pour traduire "nausée" et obtient des petites pilules qui m'ont eu l'air de fonctionner. Puis nous cherchons un hôtel. Nous tournons et retournons dans les rues du centre touristique, cherchant les hôtels du guide. Finalement, nous en trouvons un. Une grosse dame blonde très enjouée nous donne une chambre. C'est en fait un petit appartement tout en bois, comme un petit chalet. La chambre est en mezzanine et on a salon, salle de bain et cuisine au rez de chaussée. Étendue telle une âme en peine sur le canapé, je laisse Seb installer nos affaires. Puis je concentre mon énergie pour avaler péniblement un yaourt et quelques gorgées d'eau. Enfin, Seb part faire un tour en ville pendant que je m'endors d'un sommeil réparateur.

Quand il revient, j'ai repris un peu de force. Je décide que je suis assez en forme pour sortir. Je sens bien que je suis encore très faible et je vais particulièrement lentement. Mais j'ai envie de profiter de la douceur de cette jolie ville. Borjomi est une ville thermale nichée dans les montagnes. On y trouve l'eau du même nom vendue dans toute la Géorgie : une eau gazeuse au goût très salé genre Vichy (et que je trouve tout à fait imbuvable). Le centre ville est mû d'une douce agitation. Les mignonnes maisons nous offrent leur balcons, arches et colonnes. Partout des petits stands proposent des friandises et divers objets. Il y a des arbres et des allées fleuries. Il y a aussi un grand parc qui s'étend coincé entre deux montagnes. En ce vendredi soir, il est plein de familles qui se promènent. Des tas de gens font la queue pour remplir leurs bouteilles à la fameuse source. J'ai réussi à marcher jusqu'au parc avant de m'asseoir un peu à l'ombre. Puis j'ai la force de marcher encore un peu au milieu des bambins et des promeneurs. Au retour, nous nous arrêtons dans un café pour que Seb puisse se nourrir : moi je digère encore mon yaourt, je me contente de boire de l'eau.

Nuit réparatrice : quand je me lève samedi matin, je me sens complètement remise. Certes, je n'ai pas encore récupéré tout mon appétit, mais tout de même, ça va beaucoup mieux. Tellement mieux qu'on décide de retourner se promener dans le parc ce matin avant de partir. Dans le guide, ils parlent d'une piscine d'eau de source qu'on a bien envie de trouver. Il y a moins de monde qu'hier soir dans le parc et il est toujours aussi agréable, et même plus maintenant que je peux marcher sans m'arrêter tout le temps. Un chien (perdu ?) s'est pris d'affection pour nous sans pour autant que nous lui ayons donné le moindre encouragement. Il nous suit partout comme si on était ses maîtres. Au moment où cela devient vraiment bizarre il nous laisse enfin pour un autre groupe de touristes (il cherche à émigrer sans doute...). La première partie du parc est d'un genre "jardin des plantes", il y a des attractions pour les enfants et des tas d'animations diverses. Mais quand on avance vers les profondeurs, la vallée devient plus étroite et le parc plus sauvage : c'est une très jolie promenade en forêt. Au bout d'une demi heure environ, on arrive dans une petite clairière aux allures paradisiaques. Une rivière coule au pied d'un rocher, la forêt nous entoure et dans l'herbe au soleil, tranquillement se reposent les promeneurs. Près de la rivière, un petit bassin où les gens se baignent. L'eau y coule de la source à 27 degrés. Plaisir de l'eau et du soleil, on resterait facilement ici tout l'après-midi. Mais il nous faut vite repartir car nous devons quitter Borjomi aujourd'hui.

Anecdote de la pince à épiler : Seb cherche partout une pince à épiler. Dans son besoin constant d'être connecté, il a acheté en Arménie une carte sim pour son téléphone portable. Elle n'avait pas le bon format, il a dû la découper pour la faire rentrer. Maintenant, elle est coincée, il ne peut pas la remplacer par la carte géorgienne qu'il a acheté à Borjomi... Il montre à toutes les boutiques son dessin de pince à épiler emprunté au guide "Gépalémo" et reçoit des regards amusés et curieux de la part des marchands. Juste à la sortie du parc, une petite vendeuse mélancolique tient un stand de produits de beauté. Quand elle voit le dessin, elle semble surprise mais tend rapidement l'objet convoité. et voilà Seb possesseur d'une jolie pince à épiler géorgienne avec laquelle il n'aura aucun mal à retirer la carte sim récalcitrante...

Après tout ça, nous déjeunons dans un petit café. Je n'ai pas très faim mais je peux tout de même manger un peu de pain à la viande. Puis nous revoilà sur la route. Nous reprenons la direction d'Akhaltsikhe puis, de là, la route qui doit nous mener à Batumi sur la côte. Sur la carte, cette route paraissait semblable à n'importe quelle autre route. C'était la seule façon de rejoindre Batumi sans faire un détour par le nord. Elle commence d'ailleurs tout à fait normalement. Elle n'est pas très large mais bien entretenue. Nous roulons dans un paysage vert et vallonné très agréable. Puis voilà que le paysage devient de plus en plus vallonné et même carrément montagneux. Toujours rien de spécial à part de magnifiques points de vue. Mais d'un seul coup, le goudron s'arrête ! Notre route se transforme en chemin de terre et de cailloux. Nous continuons, sans savoir pour combien de temps nous sommes privés de route. Notre voiture est loin d'être un 4x4 alors il faut aller lentement pour éviter les trous et les pierres. Les choses ne s'améliorent pas vraiment et il faut parfois même traverser de gros ruisseaux. Ce qui est rassurant, c'est que l'on croise parfois d'autres véhicules qui n'ont pas l'air d'être plus des 4x4 que nous (vieilles lada, camion chargé de foin, ...). Par ailleurs, les montagnes autour de nous sont d'une beauté impressionnante dans leur manteau de nuage. Nous continuons de monter, croisant parfois des pâturages quand nous ne sommes pas dans la forêt. Tout en haut de la route, nous trouvons un village perdu dans la brume. Les maisons sont en bois, montées sur pilotis, éparpillées dans la montagne. Il y a des enfants sur la route qui nous saluent et veulent nous vendre des choses que nous n'arrivons pas à identifier. On se sent un peu perdu dans cet endroit du monde, on se demande vraiment comment on a atterri ici... Nous n'avions pas encore vu cet aspect là de la Géorgie : le contraste est impressionnant quand on pense que la route mène à la côte tapageuse de Batumi. Nous prenons un autostoppeur. Cette phrase ne retranscrit pas vraiment la réalité. Nous roulons très lentement et un vieux bonhomme s'approche de la voiture, il nous fait comprendre qu'il veut monter. Il a l'air de trouver très amusant d'être avec des touristes mais vu nos limites linguistiques, la communication s'arrête assez vite. Nous le déposons quelques kilomètres plus loin au prochain village. Nous continuons bon gré mal gré entre les bosses, les vaches et les cailloux. La route est plus ou moins pratiquable, nous semblons avoir dépassé le plus difficile. Et puis d'un seul coup, nous sommes au coeur d'une petite ville et le goudron revient, dans un état presque parfait. Nous avons quand même roulé deux heures sur la "piste" et nous ne sommes pas encore arrivés. Ce matin, nous pensions mettre environ 3 ou 4 heures pour rejoindre Batumi, il nous en a fallu 6. Cependant, nous ne regrettons pas cette déroutante traversée des montagnes. En arrivant sur la route de la côte, on a l'impression d'avoir changé de monde...

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