On peut reconnaître à mon caractère une certaine persévérance. Ainsi bien que toute personne me connaissant sache que je n'ai aucune appétence pour le sport, je me lance parfois dans des entreprises qui vont à l'encontre de mes compétences naturelles, en particulier l'été, quand mon goût pour l'aventure (modérée) prend le pas sur mon indolence. C'est comme ça que je me trouve à gravir des montagnes canadiennes alors que je souffre toujours dans les montées. Et c'est ce qui fait que, régulièrement, je propose de louer des canoës alors même que nos expériences passées ont prouvé plusieurs fois notre incompétence à Seb et moi. Il faut dire aussi que j'ai une passion immodérée pour l'eau tumultueuse des rivières. Donc quand je vois un prospectus illustré par une photo de plusieurs personnes entourées de gerbes d'eau, luttant contre les rapides à coups de pagaie, je ne peux que le prendre, oubliant volontairement que je ne ressemble jamais à ces magnifiques jeunes gens descendant fièrement la rivière.
C'est donc bien moi qui ait proposé cette idée il y a quelques jours. Moi encore qui ait appelé et réservé trois canoës pour le "parcours famille" de 8 kilomètres accessible dès 6 ans. En nous entendant discuter de la sortie, la petite s'est mise à pleurer "Vous allez tous faire du canoë sans moi parce que j'ai 5 ans 1/2". Elle apprit à cette occasion la relativité de l'âge des enfants lorsqu'il s'agit d'organiser des sorties en vacances.
Ce mercredi est notre dernière journée au camping. La matinée se passe comme les autres, tranquillement au bord de la rivière. Après le déjeuner, nous prenons les voitures pour rejoindre le lieu de départ de la balade, à quelques kilomètres en aval de notre camping. La mère et la sœur du filleul sont parties de Toulouse dans la matinée exprès pour nous rejoindre. Reb n'a cependant aucune intention de monter dans un canoë, c'est pour ses deux enfants qu'elle a fait cet effort et le filleul est aux anges car faire du canoë avec sa sœur est son rêve absolu.
La filleule a 12 ans, elle est considérée comme "adulte" par la location de canoë mais pas par sa mère et moi. Ainsi, nous refusons de laisser le frère et la sœur seuls sur une embarcation. L'organisation de départ est la suivante : nos amis ont un canoë avec leur fille, Seb est avec l'enfant, et moi je monte avec les filleuls. Un jeune homme nous donne quelques instructions basiques : il y a deux passages difficiles au début puis ensuite c'est "tout plat". Et voilà, Reb nous prend en photo dans notre accoutrement, nous prenons nos embarcations et les tirons dans l'eau plus ou moins maladroitement et nous voilà voguant sur la rivière.
Seb est le dernier à arriver sur l'eau et je surveille de loin ses progrès. Il est à la manœuvre à l'arrière du canoë tandis que l'enfant est installé à l'avant et ne semble pas très rassuré. Bientôt nous arrivons aux premiers rapides. Je n'ai pas grand chose à faire dans mon canoë, dirigé d'une main de maître par la filleule assise à l'arrière. Je suis à l'avant et l'utilité du casque prend tout son sens car je reçois très régulièrement des coups de pagaie du filleul assis au milieu.
Si nous passons sans problème, il n'en n'est pas de même pour Seb que je vois rapidement en difficulté. Sur le premier rapide, il est passé devant. Le canoë n'était pas comme il fallait mais c'est tout de même passé. Au niveau du deuxième rapide, il se coince dans les cailloux. L'enfant, qui a peur de l'eau, panique dès qu'il y a une petite difficulté. Il pleure, il crie, ce qui n'aide pas à la sérénité nécessaire pour débloquer la situation. Je vois bien que Seb a besoin de sortir du canoë mais l'enfant crie "non non non" et Seb hésite à le laisser seul de peur de perdre le contrôle du bateau en essayant de le décoincer. Alors que nous sommes à quelques mètres devant, l'évidence se fait jour. Il faut non seulement que j'aille aider Seb (et sauver mon enfant qui se pense en danger de mort) mais tout simplement que je change de canoë.
La rivière n'est pas du tout profonde. Là où nous sommes, j'ai l'eau aux genoux. Il n'y a donc aucun danger pour les deux enfants qui ont par ailleurs des gilets de sauvetage et sont bon nageurs. Nous avons en théorie passé les passages les plus compliqués. Et puis il y a beaucoup de monde sur cette rivière donc s'ils ont effectivement une difficulté, quelqu'un pourra les aider sans doute mieux que moi. Enfin, je leur rends les choses plus compliquées en restant : j'alourdis le canoë qui est donc plus difficile à manœuvrer et ils commencent déjà à se disputer car leurs pagaies se cognent sans arrêt du fait que le filleul est assis au milieu. J'espère donc que Reb va me pardonner d'avoir abandonné ses enfants seuls sur la rivière au vu des circonstances et je rejoins le canoë de Seb.
Ils ne sont que quelques mètres derrière moi et comme j'ai des chaussures, c'est assez simple pour moi de marcher sur les cailloux. L'enfant pleure toujours mais est un peu rassuré de me voir. À deux, nous arrivons à débloquer le bateau et nous voilà repartis.
Mon arrivée apporte un soutien moral à Seb et un soutien matériel lorsque le canoë est bloqué mais mon incompétence étant à peu près égale à la sienne, nous sommes surtout mauvais à deux au lieu qu'il soit mauvais tout seul. Au départ, je suis à l'arrière du canoë puis nous échangeons. Mais dans un cas comme dans l'autre, nous n'arrivons pas à diriger et notre canoë va rarement droit. Quoi que nous fassions, nous finissons toujours par tourner irrémédiablement vers un des bords et soit nous cogner, soit nous retrouver à l'envers. Nous avançons ainsi en zigzaguant d'une rive à l'autre de la rivière et en nous épuisant à pagayer de façon tout à fait inutile.
Par ailleurs, le trajet n'est pas "tout plat" comme l'annonçait le jeune employé au départ de la balade. Il y a souvent des petits rapides qui nous posent de grosses difficultés car nous n'arrivons jamais à les prendre comme il faut. Nous nous coinçons, nous nous cognons, nous tournons sur nous-même, nous avançons à l'envers. La rivière est très basse et nous nous trouvons souvent pris dans des bancs de cailloux que nous n'arrivons pas à éviter vu notre direction très approximative. Je dois donc souvent sortir du canoë, le tirer, le pousser. Parfois Seb sort lui aussi mais comme il n'a pas de chaussures, il se fait mal aux pieds et a même des crampes. Quand je suis là dans l'eau à tirer et pousser et que je l'entends faire "aie ouille" à cause des crampes et des cailloux et demandant à l'enfant de lui taper la jambe, je nous croirais dans un gag.
Nos amis se débrouillent mieux mais les pro de la rivière ce sont le frère et la sœur qui gissent sur l'eau avec élégance et dirigent leur canoë sans aucune difficulté. Nous arrivons souvent les trois canoës devant un rapide. Les filleuls passent devant, filant légèrement sur les crêtes d'écume, suivis par le canoë de nos amis et leur fille qui s'en sortent parfois moins élégamment mais plutôt bien et puis nous derrière qui n'arrivons jamais où nous voulions aller, nous retrouvons en travers de la rivière ou à l'envers si nous ne sommes pas simplement coincés. Ils nous attendent souvent un peu plus loin en aval et rient de nos difficultés, devinant à l'avance quels branchages, quels rochers nous allons percuter. Ils me disent "à chaque fois que je me retourne pour voir où vous en êtes, je vois ton dos !". Je réponds "oui bah on pensait que c'était de l'autre côté..." ou bien "on a décidé de faire la balade à l'envers, on voit mieux le paysage".
Nous, nous gardons notre bonne humeur, lutant sans relâche contre les éléments, tournant et retournant. Quand nous nous retrouvons une nouvelle fois à l'envers nous patientons avec philosophie, attendant que le courant nous pousse et nous aide à revenir dans le bon sens. Quand il ne crie pas de désespoir, comme quand on a dû le faire descendre du bateau sur un petit monticule de cailloux, l'enfant nous donne des ordres et des conseils outragés de navigation "Mais enfin non ! Pas par là ! Maman !! Pourquoi tu vas là ? Tu vois bien que c'est pas par là !! Tu vois pas là ?! Il faut tourner ! Tourner !" alors que nous avançons tout droit dans des branchages. Quand il n'a rien à nous reprocher, il commente la balade ou chante des chansons. Il ne se tait jamais.
Nous ne sommes pas seuls sur cette rivière, loin de là. Et pas les seuls non plus à avoir des difficultés. Il y a parfois des vrais embouteillages de canoës. Comme nous maîtrisons mal notre direction, nous percutons parfois nos voisins qui ne nous en tiennent pas rigueur. Il y a de l'entraide entre canoë comme lorsque nous sommes complètement coincés en travers de la rivière et que nous perdons une pagaie ! Une dame la rattrape et nous la rend en nous aidant à débloquer notre bateau (c'est là que l'enfant a dû être descendu du canoë et qu'il hurlait de tous ses poumons "je ne veux pas descendre !" persuadé qu'on allait l'abandonner au milieu de la rivière.) Plus tard, la filleule ramasse une chaussure et la rend à sa propriétaire plusieurs canoës derrière. (moi je n'ai perdu aucune chaussure)
Nos amis et les filleuls font régulièrement des pauses pour nous attendre mais nous très peu. Nous leur passons devant en disant "bon heu, nous on continue hein" et deux minutes plus tard, ils nous dépassent de nouveau. Nous faisons tout de même une vraie pause en milieu de parcours pour nous tremper dans la rivière (nous tremper un peu plus car je passe la moitié de mon temps dans l'eau) mais nous ne nous attardons pas.
Sur la deuxième partie du parcours, nous nous en sortons un peu mieux. La filleule a donné quelques conseils de navigation à Seb et nous nous retrouvons moins souvent à l'envers. Nous continuons cependant à zigzaguer et nous lamentons qu'au lieu de 8km, nous avons dû en faire au moins 16 à force d'aller en travers. Malgré nos efforts et difficultés, nous prenons tout de même le temps d'admirer les magnifiques paysages des gorges de l'Hérault avec ses hautes parois rocheuses et ses rives sauvages.
Finalement, après de longues heures, nous atteignons le point de rendez-vous. Nous avions loué les canoës pour 14h, la balade devait durer 2h et nous arrivons tout juste à 18h pour prendre la dernière navette. Nos amis étaient déjà arrivés depuis un moment mais ne pouvaient pas partir sans nous car nous avions leurs clés de voiture ! Les filleuls nous avaient attendu un peu avant l'arrivée. Enfin bon, tout le monde est là, personne n'a coulé, l'enfant n'est pas tombé du canoë, personne ne s'est renversé et je ne regrette pas l'expérience. Certes, je ne sais toujours pas faire du canoë mais je m'amuse bien.
Nous retrouvons Reb au camping qui accueille avec circonspection la nouvelle du parcours en solo de ses deux enfants mais est aussi fière d'eux, véritables poissons dans l'eau, sportifs et agiles et meilleurs que tout le monde. Nous passons la soirée à Laroque animée par un marché nocturne où nous prenons nos repas sur de grandes tables partagées dans l'animation joyeuse. Puis nous rentrons, tous épuisés par l'effort de la journée, pour passer notre dernière nuit dans ce joli camping.